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Full text of "Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de Sassenay (1808-1810)"

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A R 1 b ^ SCIEN'IiA V I R i A S 



I « A V t. K ft - * » , 




NAPOLEON I er 

ET LA FONDATION DE 

LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE 



JACQUES DE LINIERS 



ET LE MARQUIS DE SASSENAY 

(1808-1810) 



Le Marquis DE SASSENAY 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et G", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GABAKCISRE, 19 

1892 
Toui iroiti réunit 



[ë4$> 




7côC/y-/ 



SOURCES IMPRIMÉES 



Ambigu (L 1 ) ou Variétés politique* et littéraires. Recueil 
périodique, par M. Peltier. Année 1810, vol. 30, 
in-8". 

Ànnual Register, années 1795, 1796, 1797, 1806, 1807, 
1808 et 1810. Londres ad annos, in-8°. 

Fcnes (D. Gregorio) . Ensayo de la historia civil de Bue nos- 
Aires, Tucuman y Paraguay, 2 e édition, 2 vol. in-8°. 
Buenos-Ayres, 1856, 2 e vol., ch. ix et x et épilogue. 

Larchet (Lorédan). Les suites d'une capitulation. Relations 
des captifs de Baylen, petit in-8°. Paris, 1884 (p. 147 à 

174). 

Mellet (Jullien). Voyages dans l'intérieur de l'Amérique 
méridionale, petit in-8°. Paris, 1824. 

Mitre (Le général D. Bartolomé). Historia de Belgrano y 
de la Independencia argentina, 4 e édition, 3 vol. in -8°. 
Buenos-Ayres, 1887 (1 er vol., texte et appendices). 

Moniteur universel du 21 juin 1810. 

Richard (Jules) . Biographie de Jacques de Liniers, 
comte de Buenos-Ayres et vice-roi de la Plata, in-8°. 
Niort, s. d. 

Torrekte (D. Mariano). Historia de la Revolucion hispano- 
americana, 3 vol. petit in-4°. Madrid, 1829-1830. 



VIII 



Times (Le), 24 août 1810. 

Ximenès (Don Pedro Alcantara), chapelain de l'évêque de 
Cordoba. Récit de la captivité et de la mort de Liniers. 
Torrente, I, 69. 



SOURCES MANUSCRITES 



Archives du ministère des affaires étrangères. — Espagne, 
tome 681, f°« 119 et 128. Tome 682, f» 213 et 349. 
Tome 683, t» 7 et 10. — Angleterre, tome 604, f» 121. 
(Voir aux Pièces justificatives.) 

Archives du ministère de la marine, BB 4 ,275. Campagnes 
de 1808, vol. 14. Bâtiments isolés, missions particulières, 
f°* 100 et 104. (Voir aux Pièces justificatives.) 

Archives du Foreign Office. Lettre du secrétaire d'État à 
M. H. Wellesley, ambassadeur d'Angleterre auprès de la 
Régence de Cadix, du 28 mai 1810. (Voir aux Pièces jus- 
tificatives .) 

Archives de Buenos- Ayres. Documents communiqués par 
M. le général Mitre. Dossier de l'instruction ouverte contre 
Sassenay à Montevideo, et dossier des procès-verbaux de 
l'audiencia du 15 octobre 1808. (Voir aux Pièces justifi- 
catives.) 



NAPOLEON I" 



ET LA FONDATION 



DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE 



CHAPITRE PREMIER 

NAPOLÉON ET LES COLONIES ESPAGNOLES 

(1808) 

Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé- 
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche 
et choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui. 



Jusqu'au jour où Napoléon tint en son pou- 
voir Charles IV et Ferdinand VII, il n'avait 
eu d'autre but que d'assurer à son frère Joseph 
la possession de l'Espagne seule, sans ses 
colonies d'outre-mer. Il avait même, avant la 
révolution d'Aranjuez, caressé l'espoir de voir 

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NAPOLEON I" 



ET LA FONDATION 



DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE 



CHAPITRE PREMIER 

NAPOLÉON ET LES COLONIES ESPAGNOLES 

(1808) 

Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé- 
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche 
et choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui. 

Jusqu'au jour où Napoléon tint en son pou- 
voir Charles IV et Ferdinand VII, il n'avait 
eu d'autre but que d'assurer à son frère Joseph 
la possession de l'Espagne seule, sans ses 
colonies d'outre-mer. Il avait même, avant la 

révolution d'Aranjuez, caressé l'espoir de voir 

1 



I 



ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 7 

et rares qualités du futur libérateur de Bue- 
nos-Ayres, il avait conçu pour lui une sincère 
amitié et une profonde estime. 11 accueillit 
donc avec la joie la plus vive la proposition 
que lui fit Decrès de le charger d'une mission 
auprès de son ami, d'autant plus que le 
ministre lui fit entrevoir, en cas de succès, 
les plus brillantes récompenses. A la demande 
de son chef, il rédigea rapidement un mémoire 
sur le vice-roi, sa famille, sa situation et son 
influence dans la colonie. Ce mémoire fut 
soumis sans relard à l'Empereur, qui ne se 
décida pas pourtant en faveur du capitaine 
Jurien, probablement parce que, dans la 
crainte d'un insuccès, il ne voulut pas donner 
trop d'importance à la mission et tint à la 
confier à un personnage moins en vue que le 
commandant de la Créole (1). 

Plus heureux que Decrès, le ministre Maret 
trouva l'homme que cherchait l'Empereur. Il 

(1) L'amiral Jurien de la Graviere, Souvenirs d'un ami- 
rai, tome II, p. 132 et suiv. 



8 NAPOLEON 

avait rencontré peu de mois auparavant, à 
Dijon, dans un dîner, un ancien émigré, le 
marquis de Sassenay, qui avait, lui aussi, 
connu Liniers en 1800 et s'était, comme le 
capitaine Jurien, lié avec lui d'une étroite 
amitié. Pendant le repas, la conversation 
était tombée sur les récents triomphes du 
vice-roi de la Plata, qui avaient fait du bruit 
en France. Le marquis avait parlé de Liniers 
avec l'enthousiasme d'un ami et avait retracé 
avec feu ses exploits à Mahon et à Gibraltar. 
11 avait vanté son caractère et ses talents, et 
si vivement intéressé le ministre que celui-ci 
n'oublia ni la soirée, ni son interlocuteur. 

Le futur duc de Bassano proposa donc à 
l'Empereur d'envoyer Sassenay à Buenos- 
Ayres. Il savait que c'était un homme forte- 
ment trempé et ayant courageusement sup- 
porté les rudes épreuves de l'émigration. Il 
savait aussi qu'il était d'une irréprochable 
loyauté, et qu'il n'y avait pas à craindre que, 
bien qu'attaché à la maison de Bourbon, il ne 



ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 9 

remplit pas consciencieusement toute mission 
dont on le chargerait. L'Empereur ratifia le 
choix de son ministre et manda l'ancien émi- 
gré auprès de lui. 

Au moment où Napoléon et Maret arrêtaient 
leur choix sur lui, le marquis de Sassenay 
vivait tranquillement dans la terre dont il 
portait le nom, à quelques kilomètres de 
Chalon-sur-Saône. Tout occupé à se reconsti- 
tuer une fortune et n'ayant jamais sollicité 
aucun emploi du gouvernement impérial, il 
ne se doutait pas du malheur qui allait fondre 
sur lui. Ce fut donc avec une véritable stupé- 
faction qu'un beau jour de mai 1808, il vit 
descendre d'une voiture de poste arrêtée h la 
porte de son château, un courrier de cabinet 
porteur d'un ordre de l'Empereur qui l'appe- 
lait auprès de lui. Fort perplexe, il chercha, 
mais en vain, à tirer du courrier quelques 
éclaircissements. Celui-ci ne savait rien et 
n'avait d'autre instruction que de l'amener à 

ayonne. Le marquis fit à la hâte quelques 

i. 



10 NAPOLKON 

préparatifs, et, après avoir embrassé fort triste- 
ment sa femme et ses deux enfants, il monta 
dans la chaise de poste qui l'attendait. 

Le voyage se fit aussi rapidement qu'il pou- 
vait se faire à cette époque. 11 s'agissait du 
service de l'Empereur, et pour ce service-là 
les postillons savaient qu'il fallait brûler le 
pavé. La route parut néanmoins longue a 
Sassenay, qui cherchait en vain ce que le gou- 
vernement impérial pouvait bien avoir à lui 
demander. 

11 arriva à Bayonne le 29 mai. Sans perdre 
une minute, il changea de costume et se rendit 
au château de Marac où résidait l'Empereur, 
qui l'admit immédiatement en sa présence. 

L'audience fut courte et caractéristique. 
Napoléon se promenait à grands pas dans son 
cabinet. A peine Sassenay fut-il introduit qu'il 
l'interpella avec sa brusquerie habituelle. — 
« Vous êtes lié avec M. de Liniers? » lui 
demanda-t-il. — « Oui, Sire » , répondit le 
marquis. — « C'est bien ce que m'avait dit 



ET LES COLONIES ESPAGNOLES. II 

« Maret » , reprit l'Empereur. « Puisqu'il en 
« est ainsi, je vais vous charger d'une mission 
« auprès du vice-roi de la Plata. » — « Je 
« suis aux ordres de Votre Majesté » , répli- 
qua l'ancien émigré ; « mais Elle voudra bien 
c me permettre de retourner chez moi pour 
« mettre mes affaires en ordre avant d'entre- 
« prendre un aussi long et aussi périlleux 
« voyage. » 

« — C'est impossible. » Telle fut la réponse. 
« Il faut que vous partiez dès demain, vous 
« n'avez que vingt-quatre heures pour vous 
« préparer. Faites votre testament, Maret se 
« chargera de le faire parvenir à votre famille. 
« Pour le moment, allez trouver Champagny. 
« qui vous donnera vos instructions. » Et d'un 
geste Napoléon congédia son interlocuteur 
absolument atterré. 

En l'an de grâce 1808, on ne discutait pas 
plus les ordres de l'Empereur qu'on n'avait 
discuté sous la Terreur les décrets du Comité 
de salut public. Sassenay prit son parti en 



12 NAPOLEON 

homme habitué aux épreuves. Il se rendit 
tout d'abord chez M. de Champagny, ministre 
des relations extérieures. Celui-ci, après l'avoir 
longuement interrogé sur ce qu'il savait de 
Liniers et du Rio de la Plata, lui fit connaître 
sommairement le but de sa mission, sans tou- 
tefois l'informer qu'une escadre en voie d'ar- 
mement au Ferrol devait le suivre à quinze 
jours d'intervalle avec un corps de trois mille 
hommes. En le congédiant, le ministre lui 
annonça qu'il lui ferait remettre, au moment 
de son embarquement, des dépêches destinées 
aux autorités coloniales, et, pour lui-même, 
des instructions secrètes ne devant être ou- 
vertes qu'en pleine mer. Sassenay alla ensuite 
rendre visite au ministre Maret. Le futur duc 
de Bassano lui prodigua les encouragements 
et les promesses, et, pour lui donner une 
attache gouvernementale, le nomma à un 
poste de secrétaire dans son cabinet. 

Après ces visites officielles, le marquis s'oc- 
cupa de ses propres affaires. Comme l'Empe- 



ET LES COLOMES ESPAGNOLES. 13 

reur le lui avait conseillé, il fit son testament, 
rédigea ses instructions pour son agent en 
Bourgogne et adressa à sa femme une lettre 
d'adieu dans laquelle il ne lui dissimula pas 
les périls de sa mission. Ces devoirs remplis, 
il fit, tant bien que mal, en quelques heures, 
l'achat des objets indispensables pour une 
aussi longue traversée. 

Dès son arrivée à Bayonne, l'Empereur 
avait recherché les moyens les plus pratiques 
pour établir des communications fréquentes 
avec les colonies françaises et espagnoles. Sa 
correspondance avec Murât et Decrès montre 
à quel point cette question le préoccupait et 
quelle importance il y attachait. Après s'être 
renseigné comme il savait le faire, auprès des 
gens du métier, il était arrivé à se convaincre 
que, pour tromper la surveillance des croi- 
sières anglaises, il fallait n'employer que de 
très petits bâtiments et multiplier les expédi- 
tions. Dans cet ordre d'idées, il avait fait 
mettre sur le chantier, a Bayonne même, six 



14 NAPOLEON 

mouches d'un modèle spécial, et il avait en 
même temps acheté au commerce un tout 
petit brick qu'on lui avait représenté comme 
un excellent marcheur. L'arsenal de Bayonne 
étant fort mal approvisionné de caronades, le 
brick ne put être armé que d'une artillerie 
très insuffisante (l). Ce fut sur ce navire, qui 
s'appelait le Consolateur, que le marquis s'em- 
barqua le 30 mai, sur les quatre heures du soir. 
M. de Champagny lui avait fait remettre une 
valise pleine de dépêches officielles et un pli 
cacheté renfermant ses instructions secrètes. 
Malgré tous les encouragements qui lui avaient 
été prodigués, l'envoyé prit la mer assez mal 
impressionné par les nouvelles d'Espagne qui 
ne lui présageaient pas un bon accueil de 
l'autre côté de l'Atlantique. 

Il me faut ici interrompre mon récit. Avant 



(1) Correspondance de U empereur Napoléon I er , édition 
in-8°, t. XVII, lettres 13828, 13830, 13852, 13854, 13858, 
13873, 13890, 13902, 13936, 1393f, 13952, 13960, 13963, 
13965, 13982, 13998, 13999, 14013, 14203. 



ET LES COLONIES ESPAGNOLES. 15 

de raconter le voyage de Sassenay et les graves 
événements qui en furent la conséquence, j'ai 
à faire connaître les antécédents des deux 
hommes que la toute-puissante volonté de 
Napoléon allait réunir de nouveau, pendant 
un court espace de temps, sur les rives du Rio 
de la Plata, pour leur malheur à tous deux. 



CHAPITRE Iï 

JACQUES DE LINIERS (1) 
(1753-1806) 

Naissance et famille Je Jacques de Liniers. — Ses pre- 
mières années et ses premières campagnes. — Envoi à la 
Plata. — Longue inaction sans avancement. — Première 
invasion anglaise. — Conquête de Buenos-Ayres par 
Beresford et reprise de cette ville par Liniers. 

Jacques de Liniers, dont nous nous occu- 
perons d'abord, naquit à Niort le 25 juil- 

(1) Jules Richard, Biographie de Jacques de Liniers. — 
Bartolomé Mitre, Historia de Belgrano y de la Indepen- 
dencia argentina, in-8°, 4 e édition. Buenos-Ayres, 1887. 
(C'est dans le 1 er volume de la 4 e édition que se trouve 
le plus complètement tout ce qui concerne l'histoire 
de Liniers de 1806 à 1810.) — Don Gregorio Fones, 
Ensayo de la historia civil de Buenos-Ayres, Tucuman y 
Paraguay ; Annual Register, années 1806, 1807, 1808 et 
1810, in-8°, Londres ad annos; le Times, n° du 24 août 1810. 
— Torrewte (D. Mariano), Historia de la Revolucion his- 
pano-americana. 



JACQUES DE LINIERS. 17 

let 1 753. Il était le quatrième des neuf enfants 
issus du mariage de Jacques-Joseph-Louis de 
Liniers et d'Henriette-Thérèse de Brémond 
d'Àrs. Les Liniers comptaient parmi les plus 
anciennes familles de la noblesse poitevine. 
L'un d'eux avait été tué à la bataille de Poi- 
tiers en 1356, un autre avait eu la jambe 
emportée à la bataille de Laufeld en 1747. 
Tous, pendant le dix-septième et le dix-hui- 
tième siècle , avaient vaillamment servi la 
monarchie dans ses armées ou sur ses flottes. 
Jacques de Liniers eût menti aux instincts 
guerriers de sa race s'il n'avait pas embrassé 
la carrière des armes. Cadet de famille et 
n'ayant pas grand'chose à attendre de l'héri- 
tage paternel, il résolut de demander à son 
épée la fortune qui lui manquait. À douze ans, 
il fut reçu page du grand maître de l'ordre de 
Malte, Ximénès. Malte était alors l'école mili- 
taire de la noblesse européenne. Il y passa 
trois années et s'y familiarisa, dans l'entou- 
rage du Grand Maître, avec la langue espa- 



18 JACQUES DE LINIK11S. 

gnole, qui devait lui être plus tard si utile. Il 
rentra en France en 1768 avec l'autorisation 
de porter la croix et y obtint, la même année, 
un brevet de sous-lieutenant au régiment de 
Piémont-royal-cavalerie. 

La France, épuisée parla guerre de Sept ans, 
ne songeait alors qu'à vivre en paix avec ses 
voisins. Liniers fut donc condamné à une vie 
de garnison insupportable à son ardente 
nature. Il la menait depuis six ans, lorsqu'il 
apprit en 1774 que le gouvernement espa- 
gnol préparait une expédition contre Alger. 
Il n'hésita pas à donner sa démission et à pas- 
ser en Espagne, où il s'engagea comme simple 
volontaire sur la flotte que commandait 
don Pedro Castejon. Cette flotte portait 
22,800 hommes, sous les ordres du comte 
d'Oreilly. L'expédition ne fut pas plus heu- 
reuse que ne l'avait été celle de Charles-Quint 
en 1535. Après quelques avantages, l'armée 
s'avança dans l'intérieur, fut battue et dut 
se rembarquer à la hâte, après avoir perdu 



JACQUES DE LIMIERS. 19 

3,000 hommes. Liniers trouva moyen de se 
distinguer, soit sur son vaisseau, soit comme 
aide de camp du prince Camille de Rohan. 
Aussi, quoique étranger, obtint-il d'être admis 
en 1775 au collège des Gardes-Marine. Il y 
passa ses examens et devint enseigne de fré- 
gate. Il prit part, en cette qualité, à une 
expédition contre les côtes du Brésil qui fut 
bientôt interrompue par la paix conclue en 
1777 entre l'Espagne et le Portugal. 

Une année plus tard, le soulèvement des 
colonies de l'Amérique du Nord contre l'An- 
gleterre mit encore une fois la France et 
l'Espagne aux prises avec leur vieille enne- 
mie. Cette guerre fournit à Liniers de nou- 
velles occasions de se signaler. De 1779 à 
1781, il prit part sur le Saint-Vincent à 
la campagne du large et à différentes croi- 
sières dans lesquelles il enleva à l'abordage 
plusieurs navires anglais. Au commencement 
de 1782, il fut embarqué sur le Saint-Pascal, 
qui faisait partie de la flotte chargée d'as- 



20 JACQUES DE LIMIERS. 

siéger Port-Mahon que les Anglais occupaient 
depuis 1763. La ville était étroitement blo- 
quée par terre et par mer. Néanmoins, deux 
transports anglais, l'un de dix et l'autre de 
quatorze canons, trompèrent la surveillance 
des assiégeants et vinrent jeter l'ancre à une 
portée de fusil du fort la Reine. En apprenant 
l'événement, le commandant de la flotte espa- 
gnole résolut de faire enlever ces deux navires 
par des chaloupes, quoiqu'ils fussent double- 
ment protégés par leur propre artillerie et 
par les batteries du fort. L'entreprise était 
hasardeuse. Pour la conduire à bonne fin, il 
fallait un chef résolu. La réputation que 
Liniers s'était acquise lui valut d'être choisi. 
On lui confia seize chaloupes avec lesquelles 
il devait pendant la nuit aborder les deux 
transports. Un épais brouillard, chose rare 
en ces parages, contraria l'entreprise et ne 
se dissipa qu'avec le jour. Liniers ne voulut 
pas remettre l'attaque. Malgré un feu épou- 
vantable, il vogua hardiment vers les navires 



JACQUES DE LIN1ERS. 21 

ennemis, les aborda, s'en empara et les 
ramena au milieu de la flotte espagnole, aux 
applaudissements de ses compagnons d'armes. 
Ce hardi coup de main, qui coûta la vie à beau- 
coup des assaillants, et dans lequel lui-même 
fut assez grièvement blessé, lui valut le grade 
de lieutenant de vaisseau. Pendant le reste 
du siège, qui se termina le 5 février par une 
capitulation, Liniers sut, comme toujours, se 
rendre fort utile. 

L'heureuse issue de ce siège décida l'Es- 
pagne et la France à faire un grand effort 
pour arracher à l'Angleterre le rocher de 
Gibraltar, sur lequel son drapeau flottait 
depuis 1704. Des forces imposantes furent 
réunies au camp de Saint-Roch. L'armée 
franco-espagnole, qui comptait dans ses rangs 
deux princes du sang, le comte d'Artois et le 
duc de Bourbon, était commandée par le duc 
de Crillon. La flotte combinée, forte de 64 vais- 
seaux de ligne et de quelques frégates et bâti- 
ments légers, était aux ordres de l'amiral Cor- 



22 JACQUES DE LINIERS. 

doba. Pour venir à bout de la redoutables for- 
teresse, on construisit des batteries flottantes 
chargées de pièces de gros calibre. On comp- 
tait que, placées à une petite distance des 
murailles, elles les démoliraient rapidement. 
Le 13 septembre 1782, dix de ces batteries 
armées de 150 canons vinrent, malgré un 
vent violent, s'embosser devant la place assié- 
gée. L'une d'elles était commandée par le 
prince de Nassau-Siegen, ayant Liniers pour 
second. 

L'artillerie de l'armée de terre et celle de 
la flotte ouvrirent en même temps un feu 
d'enfer. Les Anglais rendirent coup pour 
coup et finirent par démasquer des batteries 
à boulets rouges qui mirent le feu à trois des 
batteries flottantes. L'incendie se commu- 
niqua aux autres. Après avoir combattu dix- 
sept heures, le prince de Nassau et Liniers 
n'eurent que le temps de sauter à l'eau pour 
échapper à la mort. 

L'insuccès de cette attaque découragea les 



JACQUES DE LINIERS. 23 

assiégeants. On se contenta de bloquer la 
place, dans l'espoir de la réduire par la 
famine. Pendant un orage, quelques vais- 
seaux anglais parvinrent à y introduire des 
vivres et des munitions. A leur sortie, ils 
furent vivement poursuivis. Liniers, qui com- 
mandait un brick de 18 canons, en enleva un 
sous le feu d'un vaisseau de ligne. Cet exploit, 
joint aux services qu'il avait rendus pendant 
le siège, lui valut le grade de capitaine de 
frégate. Quelques mois plus tard, l'Angleterre 
signait la paix à Versailles et reconnaissait 
l'indépendance de ses colonies. 

L'Espagne avait fait de grands armements 
en vue de la continuation de la guerre. Elle 
voulut les utiliser et entreprit une nouvelle 
expédition contre Alger. Liniers y prit part 
sur la frégate qu'il commandait. Cette expé- 
dition eut aussi peu de succès que les précé- 
dentes. 

11 fallut faire la paix. Notre jeune compa- 
triote fut chargé de porter au dey les cadeaux 



24 JACQCKS DE LINIERS. 

du roi d'Espagne. Doué des qualités morales 
et physiques qui séduisent et attachent les 
hommes, il sut prendre un véritable ascen- 
dant sur le souverain d'Alger. Ce prince le 
combla des marques de sa faveur et, sur sa 
demande, lui accorda la liberté de tous les 
prisonniers français, espagnols et italiens qui 
se trouvaient en son pouvoir. 

Au retour de cette expédition, Liniers 
épousa une jeune fille d'origine française, 
Mlle de Menviel, qui mourut en 1788 en lui 
laissant un fils. Dans cette même année, le 
gouvernement espagnol l'envoya à la Plata. 
Il s'y maria pour la seconde fois, en 1791, 
avec Mlle de Sarratea. Quelques mois plus 
tard, au commencement de 1792, il fut 
nommé capitaine de vaisseau. 

Pendant quatorze longues années, le gou- 
vernement espagnol oublia Liniers. Pourtant, 
en Amérique comme en Europe, il rendit 
d'utiles services. De 1796 à 1802 surtout, il 
sut, à l'aide d'une flottille de chaloupes canon- 



JACQUES DE LINIERS. 25 

nières qu'il avait organisée à Montevideo, 
défendre les côtes de la vice-royauté contre 
les croiseurs anglais, et assurer le commerce 
d'une rive à l'autre du Rio de la Plata. Ce fut 
pendant cette dernière période qu'il se lia, 
en 1800, avec le marquis de Sassenay, dont 
les hasards de l'émigration avaient fait un 
subrécargue sur un navire de commerce amé- 
ricain, et avec celui qui devait être plus tard 
l'amiral Jurien. 

Après la paix d'Amiens, le vice -roi lui 
confia par intérim le gouvernement des an- 
ciennes missions du Paraguay que les Jésuites 
avaient fondées. Il y passa trois ans et revint 
à Buenos-Ayres en 1805 pour y reprendre le 
commandement de la flottille. Le voyage de 
retour fut marqué pour lui par un grand 
malheur. Mme de Liniers fut surprise en 
route par les douleurs de l'enfantement et 
mourut faute des soins nécessaires. 

Les incessantes attaques des Anglais n& 

laissèrent guère à Liniers le temps de s'aban- 

2 



2G JACQUES DE LINIERS. 

donner à son chagrin. Il lui fallut pendant 
toute Tannée 1805 lutter avec le peu de 
forces dont il disposait contre des ennemis 
chaque jour plus hardis. C'était le prélude 
d'un redoutable orage qui allait fondre sur la 
colonie. 

L'Angleterre, dont le commerce était fort 
éprouvé par la guerre qu'elle soutenait depuis 
1803 contre la France et l'Espagne, cherchait 
partout des nouveaux débouchés pour ses 
produits. Depuis longtemps le cabinet de 
Saint-James avait les yeux fixés sur l'Amé- 
rique méridionale et songeait à mettre la 
main sur l'une ou l'autre des colonies dont 
l'Espagne tirait un si mauvais parti. Pourtant, 
aucune expédition n'avait encore été projetée, 
lorsqu'en 1806 le commodore sir Home Po- 
pham, qui s'était emparé l'année précédente 
de la colonie hollandaise du cap de Bonne* 
Espérance, eut l'idée d'employer les forces 
dont il disposait à la conquête du Rio de la 
Plata. Popham savait que la colonie n'était 



JACQUES DE LIMERS. 21 

défendue que par un petit nombre de soldats 
espagnols* et il croyait, sur la foi de renseigne- 
ments apportés par un capitaine américain, 
que les habitants détestaient le joug de la 
mère patrie, ce qui était vrai, et accepteraient 
volontiers la domination anglaise, ce qui était 
faux. 

Sans consulter son gouvernement, il mit à 
la voile en avril 1806 avec une escadre de 
6 frégates, de 3 corvettes et de 5 transports 
qui portaient un petit corps expéditionnaire 
de 800 highlanders du 71 e et de 600 soldats de 
marine, sous les ordres du général Beresford. 
C'étaient de vaillants soldats et un chef 
éprouvé. 

Le 71 e régiment de highlanders avait de 
glorieux états de service. 11 s'était surtout 
signalé en 1 799 sous les ordres de sir Sidney 
Smith dans cette célèbre défense de Saint- 
Jean d'Acre qui, au dire de Napoléon, lui 
avait fait manquer sa fortune. Quant à Wil- 
liam Carr Beresford, il comptait déjà parmi 



28 JACQUES DE L1NIERS. 

les plus brillants officiers de l'armée anglaise. 
Depuis le commencement des guerres de la 
Révolution, il n'avait pour ainsi dire pas 
remis son épée au fourreau. Il avait pris part 
au siège de Toulon, à la conquête de la Corse, 
à la guerre de Saint-Domingue, à la dernière 
lutte contre Tippou-Saïb et à la campagne 
d'Egypte, dans laquelle, sous les ordres de sir 
David Baird, il avait exécuté avec son régiment 
cette merveilleuse marche de neuf jours à 
travers le désert, de la mer Rouge au Nil, qui 
avait rendu légendaires les noms de tous les 
chefs qui l'avaient dirigée. Tout récemment, 
enfin, il avait contribué à la conquête des 
possessions hollandaises du cap de Bonne- 
Espérance. 

Favorisée par de bons vents, l'escadre an- 
glaise ne s'attarda pas trop dans sa traversée 
de l'Atlantique. Le 10 juin, elle fit son appari- 
tion dans les eaux du Rio de la Plata. 

La colonie avait à sa tête le marquis de 
Sobremonte, vice-roi depuis 1804. Ce n'était 



JACQUES DE LINIERS. 29 

pas un mauvais administrateur; il avait gou- 
verné avec assez d'équité; mais il était abso- 
lument au-dessous de la tâche difficile qui 
venait de lui incomber. Dès l'année précé- 
dente, la cour de Madrid, effrayée du départ 
de la flotte du commodore Popham pour les 
mers du Sud, lui avait donné Tordre de se 
tenir en garde contre une descente des 
Anglais. Il avait fait, à cette époque, quel- 
ques préparatifs très insuffisants; puis, sur la 
nouvelle que le commodore Popham s'était 
emparé du Cap, il avait cru le danger conjuré 
et avait interrompu ses armements. 

L'arrivée inopinée de l'escadre anglaise le 
prit donc complètement au dépourvu et lui 
fit perdre la tête. Il ne sut prendre aucune 
mesure utile et se borna à appeler sous les 
armes les milices qu'il avait eu le tort de ne 
pas exercer en prévision du danger qui lui 
avait été signalé. 

La plus grande partie des troupes régu- 
lières avaient été concentrées à Montevideo. Le 

2. 



JACQUES DE LINIERS. 

commodore Popham avait d'abord songé à 
attaquer cette place. Il changea d'avis en 
apprenant par un pilote anglais que Buenos- 
Ayres, qui n'avait pas d'enceinte fortifiée, 
n'était défendue que par un petit nombre de 
soldats espagnols. Il remonta donc le fleuve, 
et, après une fausse démonstration contre la 
baie de Barragan, dont la défense avait préci- 
sément été confiée à Liniers, il débarqua le 
25 juin sa petite armée au port de Quilmès, à 
cinq lieues de Buenos-Ayres. Quelques marins 
pris dans les équipages de l'escadre avaient 
porté à 1,600 ou 1,800 hommes l'effectif du 
corps de débarquement, dont l'artillerie se 
composait de quatre pièces de campagne. Ce 
fut avec cette poignée d'hommes que l'intré- 
pide Beresford osa s'attaquer à une ville dont 
la population ne devait pas être inférieure à 
50,000 âmes. 

Le général anglais, après avoir employé 
l'après-midi du 25 juin à assurer sa base 
d'opérations en établissant fortement une 



JACQUES DE LINIERS. 31 

centaine d'hommes à Quilmès, se lança réso- 
lument en avant dès le matin du 26. Rien ne 
put faire obstacle à sa marche, ni la longue 
plaine marécageuse qu'il fallut traverser en 
ayant de l'eau jusqu'aux genoux, ni les atta- 
ques d'un corps de 1,000 cavaliers, soutenus 
par une batterie de six pièces, qui chargea 
les Anglais à la sortie du marais. Quatre des 
six pièces furent prises, et la cavalerie fut pour- 
suivie l'épée dans les reins jusqu'à un cours 
d'eau, le Riachuelo, trop profond pour être 
traversé à gué, qui couvre au sud la ville de 
Buenos- Ayres. Les fuyards ayant brûlé le pont, 
Beresford dut faire halte vers le soir. 

Le 27 au matin, il franchit la rivière sous 
le feu des milices qu'il culbuta sans peine, et 
dans l'après-midi, il entrait dans la capitale 
de la Plata tambour battant et bannières 
déployées, et s'installait dans la forteresse 
dont le gouverneur lui ouvrait les portes 
sans coup férir. 

Le marquis de Sobremonte n'avait pas 



32 JACQUES DE LINIERS. 

attendu les Anglais. A peine avait-il appris 
qu'ils avaient passé le Riachuelo qu'il avait 
réuni 1,500 cavaliers et s'était enfui du côté 
de Cordoba, où il s'était fait précéder par sa 
famille et son trésor. Il laissa au comman- 
dant du fort le triste devoir d'obtenir du 
vainqueur la meilleure capitulation possible. 
Elle fut ce que voulut Beresford, qui prit 
possession de la ville au nom de George III 
et obligea les autorités à prêter serment à son 
souverain et à faire revenir, pour le lui livrer, 
le trésor emporté par le vice-roi. Une procla- 
mation apprij; aux habitants qu'ils avaient 
changé de maître. Le vainqueur y promettait 
de respecter les propriétés privées et accor- 
dait le libre exercice de la religion catholique. 
Il annonçait, en même temps, que Buenos- 
Ayres pouvait désormais trafiquer librement 
avec les colonies anglaises. 

Cette proclamation ne produisit pas du 
out l'effet sur lequel avaient compté Popham 
ît Beresford. Ces deux chefs, je l'ai dit plus 



JACQUES DE LIMERS. 33 

haut, avaient été mal renseignés sur la dispo- 
sition de la population. Bien que les créoles 
n'aimassent guère la domination de la métro- 
pole, qui, d'ailleurs, se faisait peu sentir, 
excepté dans les questions douanières, ils la 
respectaient par la force de l'habitude; de 
plus, les Espagnols européens exerçaient 
encore sur eux une grande influence. Cette 
influence avait bien été un peu ébranlée par 
la défaite qu'on venait de subir; mais les 
créoles, habitués à la soumission, n'avaient pas 
encore acquis le sentiment de leur propre 
force, et ils se dirent que maître pour maître, 
autant valait obéir à celui qu'ils connaissaient 
et auquel ils étaient unis par la communauté 
d'origine, de religion et de langue, qu'à un 
envahisseur étranger qui venait de s'imposer 
par la force et qui était l'ennemi de leur foi. 
Il se produisit donc assez rapidement dans 
cette population impressionnable, un moment 
abattue par sa défaite, un très vif mouvement 
de réaction. En comptant le petit nombre 



3i JACQUES DE I.1MKIIS. 

des vainqueurs et en le comparant aux forces 
locales, on s'indigna d'avoir été aussi facile- 
ment vaincu. La honte colora les fronts, et la 
colère envahit les cœurs; une sourde agitation 
régna bientôt dans la ville, et l'on chercha à se 
concerter. Cette fermentation n'échappa pas 
à l'œil vigilant de Beresford, qui comprenait 
mieux que personne combien sa position 
pouvait devenir périlleuse. Le commodore 
Popham avait bien demandé des secours en 
Angleterre en y envoyant les trésors arrachés 
à la faiblesse de Sobremonte, mais ces secours 
ne pouvaient pas arriver de longtemps. Le 
général anglais ne pouvait donc compter jus- 
qu'à nouvel ordre que sur les forces dont il 
disposait. Il les concentra dans la forteresse, 
prêt à réprimer avec la dernière rigueur 
toute tentative de soulèvement qui viendrait 
à se produire. 

Sur ces entrefaites, Liniers arriva à Buenos- 
Ayres. Il venait y voir sa famille avec l'auto- 
ritialion de lîeresford. Par suite d'un oubli, il 



JACQUES DE LINIEHS. 35 

n'avait pas été compris dans la capitulation et 
se trouvait libre de tout engagement. Seul 
des chefs espagnols, il n'avait pas perdu son 
prestige. Tous les regards se tournèrent vers 
lui, et on lui demanda de prendre la direction 
du mouvement pour chasser les Anglais. Dès 
qu'il se fut rendu compte de l'irrésistible 
ardeur dont était animée la population, il 
résolut de tenter l'entreprise ; mais comme il 
était aussi prudent que brave, il voulut en 
assurer le succès en s'appuyant sur un petit 
noyau de troupes régulières. 

Sans perdre de temps, il passa, à Tinsu du 
général anglais, sur la rive orientale du Rio 
de la Plata. Arrivé au port de la colonie du 
Saint-Sacrement, situé en face de Buenos- 
Ayres, il écrivit au gouverneur de Montevideo 
qu'il se faisait fort de reprendre la capitale si 
on voulait lui confier 500 hommes. Cet offi- 
cier préparait lui-même une expédition. Il 
appela Liniers auprès de lui. Dès son arrivée, 
un conseil de guerre fut réuni. Les Anglais 



36 JACQUES DE LINIERS. 

ont un proverbe qui dit que jamais conseil de 
guerre ne décida de se battre. Liniers fit 
mentir le proverbe. Sa persuasive éloquence 
entraîna tout le monde. L'expédition fut réso- 
lue. Le gouverneur devait la diriger. La nou- 
velle que l'escadre anglaise se préparait à 
bombarder Montevideo l'empêcha de s'éloi- 
gner. Il dut donc confier le commandement 
à Liniers, en lui donnant un petit corps de 
600 hommes composé d'un noyau de soldats 
réguliers, d'une centaine de miquelets cata- 
lans et de trois compagnies de miliciens 
exercés. 

Liniers eut bientôt fait ses préparatifs. Le 
23 juillet, il quitta Montevideo avec ses 
600 hommes et quelques pièces de cam- 
pagne. Des pluies torrentielles entravèrent 
sa marche. Il parvint le 28 seulement à la 
colonie, où l'attendait une flottille de bâti- 
ments légers de guerre et de transport, sous 
le commandement de son ami le capitaine de 
frégate don Juan Guti errez de la Concha. Il 



JACQUES DE LIMIERS. 37 

apprit dans ce port qu'un soulèvement s'était 
produit dans la nuit du 31 juillet à Buenos- 
Ayres, mais qu'il avait été promptement 
réprimé par Beresford. 

Une soixantaine de miliciens, équipés par 
la colonie, vinrent grossir sa petite armée. 
Confiante dans son chef, elle était animée 
d'un indescriptible enthousiasme. Liniers lui 
rappela dans un ordre du jour énergique qu'il 
voulait êire obéi, et que ce n'était qu'à ce prix 
qu'il pouvait triompher d'un ennemi aussi 
brave que discipliné. 

La première difficulté à surmonter était de 
traverser le Rio de la Plata, surveillé par les 
croiseurs anglais. De la colonie à Buenos - 
Ayres il y a trente milles marins, mais la 
rivière n'est pas partout navigable pour des 
* navires d'un fort tonnage. Le 3 août, Liniers 
profita d'un brouillard , fréquent dans ces pa- 
rages, pour mettre à la voile. Grâce au peu de 
tirant d'eau des petits bâtiments composant sa 
flottille, il put, en s'engageant sur le banc de 

3 



38 JACQUES DE LIMIERS. 

Las Pal mas, qui occupe l'extrémité occidentale 
du grand estuaire, empêcher les Anglais de 
lui donner la chasse. Le 4, il jetait l'ancre au 
port de Las Gonchas, situé à six lieues de 
Buenos-Avres. 

Trois cent vingt marins débarqués de la 
flottille et soixante-treize corsaires français 
commandés par le capitaine Mordell, por- 
tèrent à plus de mille hommes l'effectif de la 
petite armée. 

Une horrible tempête, qui fit sombrer six 
canonnières anglaises, vint encore une fois pa- 
ralyser Tardeur de Liniers et de sa troupe. La 
marche de Las Gonchas à Buenos-Ayres fut 
épouvantable. Le pays n'était plus qu'un lac 
à travers lequel les hommes, trempés jus- 
qu'aux os par une pluie torrentielle, ne pou- 
vaient avancer qu'avec la plus grande diffi- 
culté. Le 6, il fallut rétrograder sur le village 
de San Isidro. C'était une dure épreuve pour 
un corps dans lequel il n'y avait qu'un nombre 
restreint de réguliers. Par son énergie et sa 






JACQUES DE LINIERS. 39 

bonne humeur, Liniers soutint son monde, et 
le 10 août au soir il put enfin campera l'ouest 
de Buenos- Ayres, aux abattoirs de Miserere, 
devenus aujourd'hui une des places de la ville. 
Il adressa aussitôt à Beresford la sommation 
suivante : 

« Général, 

« Il y a plus d'un mois, Votre Excellence 
« est entrée dans cette capitale. Vous avez 
« attaqué avec de faibles troupes une popu- 
« lation immense, à laquelle il a manqué la 
« direction pour s'opposer a vos projets. 
« Aujourd'hui, pleine d'enthousiasme, elle 
« secoue un joug odieux et me fait vous adres- 
« ser cet avis : quinze minutes vous sont 
ce accordées pour prendre le parti, ou d'ex- 
« poser votre garnison à une entière destruc- 
tt tion, ou de vous livrer à la discrétion d'un 
« ennemi généreux. » 

C'était bien hardi à Liniers de tenir un 
pareil langage à un chef éprouvé comme 



40 JACQUES DE LtNIERS. 

Beresford, alors qu'il n'avait à opposer 
aux 1,500 vétérans anglais que 1,000 ou 
1,100 hommes, dont la plupart étaient des 
recrues. Pourtant, la réponse du général an- 
glais ne fut pas aussi hautaine qu'où aurait pu 
s'y attendre. Il répliqua à la sommation qu'il 
se défendrait aussi longtemps que son hon- 
neur l'exigerait. Il ne restait plus qu'à en 
appeler aux armes, c'est ce que lit Liniers. 

Buenos-Ayres présentait alors comme au- 
jourd'hui l'aspect d'un vaste échiquier. Les 
rues larges et droites couraient du nord au 
sud et de l'est à l'ouest, se coupant à angles 
droits et formant une série de carrés de cent 
trente mètres de côté. Les maisons n'avaient 
que le rez-de-chaussée ou un étage au plus et 
se terminaient par des terrasses. A peu près 
au centre des constructions bordant le fleuve, 
s'élevait la forteresse, assemblage de grands 
bâtiments entourés d'une épaisse muraille 
dominée par un rempart garni de canons, et 
protégée par un fossé qu'il fallait traverser sur 



JACQUES DE LINIERS. 41 

un pont-levis. En face de la forteresse, du côté 
de la terre, s'ouvrait une vaste place rectan- 
gulaire coupée en deux parties par des arcades 
de style mauresque, la « Recoba Vieja » , et 
bordée à l'ouest par le Gabildo, ou palais mu- 
nicipal, et au nord par la cathédrale, lourde 
copie de notre Panthéon. C'est sur cette place 
qu'allait se décider le sort de la colonie. 

Liniers porta son premier effort sur le parc 
d'artillerie du Retiro situé au nord de la ville, 
tout près du fleuve. Il était défendu par deux 
cents Anglais établis dans l'arène des combats 
de taureaux qui constituait une vraie forte- 
resse. Arrivé là le 1 1 à cinq heures du matin, 
après avoir dû exécuter, pour contourner la 
ville, une marche des plus pénibles dans des 
terres défoncées par les pluies des jours pré- 
cédents, le chef espagnol lança ses hommes 
sur les retranchements ennemis . L'action fut 
chaude, mais l'avantage resta aux assaillants; 
les Anglais se replièrent sur la forteresse. 
Beresford, aussitôt instruit de ce qui venait 



42 JACQUES DE L1N1ERS. 

de se passer, accourut au secours des siens. 
Lîniers 6t jouer son artillerie et balaya les rues 
par où arrivaient les Anglais. Ceux-ci se défen- 
dirent pied à pied. Les Espagnols les attaquè- 
rent avec rage. D'heure en heure leur nombre 
augmentait. Les habitants valides accouraient 
pour se joindre à leur libérateur. Ceux qui 
avaient des armes se rangeaient parmi les 
combattants; les autres aidaient à traîner les 
canons et a les mettre en batterie. Liniers, 
toujours au premier rang, dirigeait et encou- 
rageait ses hommes. La bataille se prolongea 
iout le jour. Vers le soir, les Anglais furent 
refoulés sur la place de la cathédrale. Liniers 
jugea prudent de remettre au lendemain le 
dernier et suprême effort. 

Beresford employa la nuit du 1 1 au 12 août 
en préparatifs de résistance. Il plaça des 
canons à toutes les issues de la place, de façon 
à balayer les rues qui y conduisaient, et il garnit 
de tireurs les terrasses des maisons. Le com- 
bat commença néanmoins autrement qu'il ne 



JACQUES DE LINIERS. 43 

l'avait prévu. Protégés par un brouillard assez 
épais, les volontaires catalans de Montevideo 
et les corsaires français arrivèrent sans être 
vus sur une batterie anglaise autour de laquelle 
s'engagea une lutte acharnée. Liniers accou- 
rut pour soutenir son monde, puis, formant 
quatre colonnes d'attaque, il aborda la place 
par quatre rues différentes. Les Anglais, refou- 
lés des extrémités au centre, se virent bientôt 
dans un cercle de feu. Beresford, qui se tenait 
sous les arcades de la Recoba, eut son aide de 
camp frappé à mort à ses côtés. Les rangs des 
siens s'éclaircissaient; trois cents étaient tom- 
bés sous les balles ou les boulets des Espa- 
gnols. La position n'était plus tenable. Le 
général commanda la retraite et rentra dans 
la forteresse, dont il fut le dernier à franchir 
le pont-levis. 

Liniers avait, plus qu'aucun autre, payé 
de sa personne. Il avait toujours été au plus 
fort du feu aussi calme qu'à la parade. 
C'était miracle qu'il n'y eût point trouvé la 



44 JACQUES DE LINIERS. 

mort. Ses habits avaient été criblés de balles. 
A peine les Anglais furent-ils renfermés 
dans la forteresse que le chef espagnol fit 
ouvrir contre elle un feu terrible avec les 
canons qu'il venait de conquérir et avec ceux 
amenés du Retiro. Il fit également établir des 
batteries sur le rivage pour tenir en respect 
les canonnières anglaises. Beresford, après 
avoir résisté pendant deux heures, comprit 
que la place ne pouvait pas être défendue plus 
longtemps. Il fit arborer le pavillon parlemen- 
taire. Liniers exigea une reddition à discré- 
tion. Elle dut être acceptée. Toutefois, avec 
la générosité qui était le trait saillant de son 
caractère, il accorda, sur le moment, les hon- 
neurs de la guerre à son vaillant adversaire. 
Il eut même la faiblesse de lui concéder plus 
tard, dans la capitulation écrite, des avantages 
que ni la municipalité ni le gouverneur de 
Montevideo ne voulurent reconnaître. 

Douze cents Anglais déposèrent leurs armes 
et défilèrent devant les troupes espagnoles. Ils 



JACQUES DE LINIERS. 45 

furent conduits, sans retard, dans l'intérieur 
des terres. 35 pièces de rempart, 29 pièces 
de campagne, 1,600 fusils et les drapeaux du 
71* régiment furent le prix de la victoire. 



3. 



CHAPITRE III 

LINIERS COMMANDANT EN CHEF ET VICE-ROI 

(1806-1808) 

Suites et conséquence! de la défaite des Anglais. — Liniers 
chargé 1 d'organiser I» défense. — Deuxième invasion an- 
glaise. — Défense de Buenos-Ayree (1807). — Liniers 
nommé vice-roi. — Son administration jusqu'en août 1808. 

Buenos-Ayres était reconquis. Tout l'hon- 
neur en revint à Liniers, et c'était justice. 
C'était à lui qu'était venue l'idée première de 
l'entreprise; c'était son audace, sa vaillance 
et son habileté qui en avaient assuré le succès. 
Ce succès lui valut une immense et légitime 
popularité, non seulement dans les provinces 
du Rio de la Plata, mais dans toute l'Amé- 
rique du Sud, Son nom fut répété par tous 
>*ec amour et respect. Le récit de ses exploits 
int le thème de toutes les conversations 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 47 

dans la maison du riche comme dans la 
masure du pauvre. 

Mais ce n'était pas tout que d'avoir triom- 
phé du petit corps de Beresford, l'escadre 
anglaise était toujours là, maîtresse du Rio de 
la Plata, attendant les secours que le Com- 
modore Popham avait sollicités. Un retour 
offensif de l'ennemi était inévitable. Tout le 
monde comprenait qu'il était urgent de s'y 
préparer. 

Il existait un corps gouvernemental qui, en 
l'absence de Sobremonte, aurait dû prendre 
en main la direction de la défense. C'était 
Yaudiencia, sorte de conseil politique et judi- 
ciaire destiné à contrôler les actes des vice- 
rois et à servir de contrepoids à leur autorité ; 
mais l'audiencia se laissa devancer par le 
cabildo , conseil municipal électif, dernier 
vestige des libertés castillanes du moyen âge. 
Parmi les prérogatives que lui conféraient de 
vieilles lois, le cabildo avait celle de pouvoir 
convoquer une assemblée de notables. Il 



48 LIMERS COMMANDANT EN CHEF. 

n'hésita pas à le faire. Cette assemblée décida 
de confier le soin de la défense à une Junte. 
Cette nouvelle bientôt répandue dans la ville 
y souleva un tollé général. On avait confiance 
dans un homme, et on le voulait pour chef, 
lui, et pas d'autres. La foule entoura la salle 
des séances et demanda, à grands cris, la 
nomination de Liniers. Cette ingérence de 
la multitude dans le gouvernement effraya 
fort la majorité de rassemblée. Elle voulut 
maintenir sa résolution première. Mais l'atti- 
tude de plus en plus menaçante de la popu- 
lation qui avait des armes et venait de montrer 
qu'elle savait s'en servir, décida les notables 
à céder. Ils nommèrent Liniers chef militaire. 
Il s'agissait de faire ratifier cette nomina- 
tion par Sobremonte, Liniers ne voulant ac- 
cepter qu'avec son consentement le poste 
auquel l'appelait le vœu populaire. Une com- 
mission de l'assemblée alla chercher le vice- 
roi à Cordoba. Elle le rencontra a quarante 
ieues de la capitale, à la tête d'une armée de 



LINIERS COMMANDANT EN CIJEF. 49 

3,000 hommes recrutés dans l'intérieur. Il 
prétendit qu'il venait délivrer la capitale et 
déclara qu'il ne se soumettrait jamais au vote 
de l'assemblée. On négocia. Le cabildo tint 
bon. La population se montrait très surexcitée 
et ne parlait de rien moins que de faire un 
mauvais parti au vice-roi s'il se montrait à 
Buenos- Ayres. Les négociateurs finirent par 
lui faire comprendre que s'il en appelait aux 
armes, il aurait certainement le dessous. Il 
céda donc de fort mauvaise grâce et délégua 
le pouvoir politique au président de l'audien- 
cia, et le pouvoir militaire au vainqueur de 
Beresford. Il prit ensuite la route de la Bande 
orientale, en déclarant qu'il se chargeait de la 
défense de Montevideo, aussi menacée que 
Buenos-Àyres par les forces anglaises. 

Une véritable révolution venait de s'accom- 
plir dans cette colonie jusque-là si soumise. 
Le pouvoir était passé des mains des représen- 
tants de l'Espagne dans celles du peuple. Bien 
que ce triomphe de l'élément démocratique 



50 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

tournât à son avantage personnel, Liniers 
l'accueillit avec inquiétude. Comme tous les 
gens sensés, il se préoccupa du périlleux 
ascendant pris par la foule dans les questions 
d'intérêt public. Sa préoccupation n'était que 
trop fondée. Il se forma, dès ce moment, un 
parti dont le but unique fut de secouer le joug 
de l'Espagne et de proclamer l'indépendance 
de la colonie. 

Le gouvernement de Madrid, imitant 
l'exemple du vice-roi, reconnut le vote popu- 
laire et confirma Liniers dans son comman- 
dement. Il lui conféra en récompense de ses 
services le grade de brigadier de marine. 

Dès qu'il se vit chargé de la défense de la 
colonie, Liciers se mit à l'œuvre avec une 
merveilleuse activité. De l'aveu même des his- 
toriens qui lui sont le moins favorables, il 
déploya dans ses préparatifs une rare habileté 
militaire et un véritable génie d'organisation. 

Il faut reconnaître qu'il fut admirablement 

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secondé par la municipalité. Elle ne lui mena- 



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LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 51 

gea pas son concours, et elle lui procura les 
ressources pécuniaires sans lesquelles il n'au- 
rait pas pu réussir. 

Comme Liniers le dit dans sa lettre du 
20 juillet 1807 à l'empereur Napoléon, ce 
n'était rien d'avoir repris Buenos-Ayres, le 
difficile était de la garder. Il n'avait, en effet, 
a opposer aux forces écrasantes avec lesquelles 
il prévoyait devoir être attaqué, ni soldats ni 
matériel de guerre. En onze mois, il fit d'une 
population de négociants, d'ouvriers et de 
riches propriétaires, une armée sinon aguer- 
rie, du moins disciplinée, vaillante et résolue. 
Pour éveiller dans cette milice l'esprit et 
l'émulation militaires, il forma des corps dis- 
tincts par origine de province et leur donna 
des uniformes différents qu'il fit confection- 
ner. Avec les Espagnols, il constitua des ter- 
a'os d'Andalous, de Biscaïens, de Galiciens, 
de Montagnards, de Cantabres, etc. ; avec les 
gens du pays : blancs, mulâtres, nègres et 
Indiens, des bataillons de patriciens, de gre- 



52 LIMKRS COMMANDANT EN CHEF. 

nadiers provinciaux, de chasseurs de Corrien- 
tès, d'arribeiïos, d'Indiens, etc. Il organisa, en 
outre, 6 escadrons de cavalerie et un corps de 
2,000 artilleurs dont l'instruction fut l'objet 
de ses soins les plus assidus. Il dut, d'ailleurs, 
apprendre à tous leur métier, au commandant 
comme au capitaine, au caporal comme au 
simple soldat. Pendant toute cette longue 
période, il lui fallut être tour a tour général 
et sergent instructeur, diriger l'ensemble des 
opérations et s'occuper des moindres détails 
de l'équipement et de la manœuvre. 

Tous ces corps furent appelés à élire leurs 
officiers comme les milices des libres com- 
munes de l'Espagne du moyen âge. Liniers 
leur remit solennellement des drapeaux, en 
les faisant jurer de les défendre jusqu'à la 
mort. Par de fréquentes et habiles proclama- 
tions, il sut leur inspirer en eux-mêmes une 
confiance, et pour l'ennemi qu'ils allaient 
avoir .à combattre, un mépris qu'il était loin 
de partager. 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 53 

A ces soldats improvisés, il fallait des fusils, 
des canons, de la poudre et du plomb. Il n'y 
avait que 2,000 fusils dans l'arsenal, on en 
avait conquis 1,600 sur les Anglais. Il en fal- 
lait plus du double. On rechercha toutes les 
vieilles armes que Ton put trouver ; on les 
répara et Ton finit par armer, en partie, l'in- 
fanterie. On avait des canons, soit de rempart, 
soit de campagne; mais il n'y avait que peu 
ou point d'affûts. Liniers en fit construire. Il 
fit aussi faire des harnais pour les animaux de 
trait, qu'il fallut dompter et habituer non seu- 
lement au bruit du canon, mais encore à une 
nourriture plus substantielle. Il ne restait 
qu'un approvisionnement absolument insuffi- 
sant de poudre, il en fit venir à dos d'homme 
du Pérou et du Chili, à travers les passages 
presque impraticables de la chaîne des Andes. 
Le plomb manquait aussi. Les habitants firent 
le sacrifice de tout ce qu'ils en avaient dans 
leurs maisons, ainsi que de leur vaisselle 
d'étain. On en fit des balles et des boulets. 



54 LINIEKS COMMANDANT EN CHEF. 

Enfin, pour arrêter l'ennemi au moment où il 
viendrait prendre terre, Liniers établit tout le 
long du fleuve, assez loin, au nord et au sud 
de la ville, des batteries et des réduits pouvant 
se soutenir mutuellement en croisant leurs 
feux. Ces batteries, en obligeant les Anglais à 
choisir un point de débarquement éloigné de 
Buenos-Ayres, furent une des causes de leur 
insuccès. 

Pendant que ces préparatifs se poursuivaient 
à Buenos-Ayres, les Anglais ne perdaient pas 
leur temps. Les renforts sollicités par le Com- 
modore Popham étaient arrivés petit à petit : 
d'abord 1,400 hommes envoyés du Cap, puis 
un corps de 4,300 hommes sous le général sir 
Samuel Auchmuty; un peu après, un autre 
corps de 4,400 hommes sous le brigadier 
Robert Craufurd; et enfin, en dernier lieu, 
1,630 hommes venus avec le lieutenant gé- 
néral John Whitelocke, à qui le cabinet de 
Saint-James avait confié le commandement en 
chef de l'expédition. Le choix était malheu- 



LINJERS COMMANDANT EN CHEF. 55 

reux; Whitelocke ne devait sa fortune mili- 
taire qu'à la protection. Son lieutenant, sir 
Samuel Auchmuty, qui exerça le commande- 
ment jusqu'à son arrivée, eût été bien plus 
capable que lui de mener à bonne fin l'entre- 
prise qu'il avait si bien commencée. Auchmuty 
était redevable de son avancement à son seul 
mérite. Vétéran de la guerre d'Amérique et 
de celle de l'Inde, il avait, lui aussi, pris part 
à la fameuse traversée du désert à laquelle 
Beresford devait, en grande partie, sa popu- 
larité. 

Les Anglais commencèrent par s'emparer 
de la bourgade mal fortifiée de Maldonado, à 
l'entrée du Rio de la Plata; puis, après l'arri- 
vée du corps d'Auchmuty, ils s'attaquèrent à 
Montevideo. Le vice-roi tenta de s'opposer à 
leur débarquement. Comme d'habitude, il se 
fit battre honteusement et prit la fuite. Sir 
Samuel Auchmuty investit la place. Liniers 
voulut y conduire lui-même des secours. La 
population de Buenos-Ayres s'opposa à son 



56 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

départ. 11 ne put qu'y envoyer un secours de 
500 hommes, qui réussit à renforcer la gar- 
nison. Plus tard, on lui permit de partir avec 
1,500 hommes; mais il était trop tard, et il 
apprit en route que Montevideo avait été em- 
portée d'assaut le 3 février 1807. 

Un seul port, la Colonie, restait aux Espa- 
gnols sur la rive orientale du Rio de la Plata. 
Le général anglais chargea le colonel Pack de 
s'en emparer avec 500 hommes. Pack était un 
compagnon de Beresford. Il s'était évadé 
comme son chef, en violant sa parole. Soldat 
énergique, il mena bien l'expédition, et la Co- 
lonie tomba en son pouvoir. 

La prise de Montevido causa une émotion 
profonde dans la population de Buenos- Ayres. 
Elle en imputa toute la faute au vice-roi qui 
s'était chargé de défendre cette place impor- 
tante, la clef de l'estuaire. Sous la pression 
populaire, l'audiencia dut voter sa déchéance 
et le faire jeter en prison. Des pouvoirs plus 
étendus furent conférés à Liniers, qui se trouva 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 57 

investi d'une véritable puissance dictatoriale 
et tribunitienne. 

L'établissement des Anglais à la Colonie 
était un fait inquiétant. Ce port n'est, je l'ai 
dit, qu'à dix lieues de Buenos-Ayres. Liniers 
jugea qu'il fallait le reprendre. Il confia le com- 
mandement de l'expédition au colonel don 
Xavier Elio. Cet officier, qui jouera un rôle 
dans les événements subséquents que nous 
avons à raconter, appartenait à une noble et 
ancienne famille de Navarre. Il avait fait bra- 
vement la guerre contre les Maures à Oran et 
à Ceuta, et contre les Français dans le Rous- 
sillon. C'était au physique un fort bel homme, 
à l'air martial, mais au moral un vrai soldat 
du temps de Philippe II, dur jusqu'àla cruauté, 
orgueilleux et hâbleur. 

Il réussit fort mal. Avec les 1,500 miliciens 
qu'on lui avait confiés, il ne sut, après avoir 
fait une proclamation ridicule dans laquelle il 
prétendit que les Anglais ne savaient pas 
combattre sur terre, que se faire surprendre et 



58 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

mettre en déroute par Pack et ses 500 vété- 
rans. 

Jamais Buenos-Ayres n'avait couru un dan- 
ger pareil à celui qui la menaçait. La flotte 
anglaise, forte de 20 vaisseaux de guerre, était 
maitresse absolue du Rio de la Plata, et 
90 transports s'apprêtaient à débarquer sur 
la rive occidentale une armée de près de 
12,000 soldats aguerris, à qui il ne man- 
quait ni cavalerie ni artillerie. A ces forces 
écrasantes Liniers n'avait à opposer que 
8,600 combattants, dont 840 à peine étaient 
d'anciens soldats. 

Le général Whitelocke opéra son débar- 
quement le 28 juin à la baie de Barragan, 
située à douze lieues en aval de Buenos-Ayres. 
Arrêtés par des terrains marécageux , les 
Anglais avancèrent lentement. Leur avant- 
garde ne se montra que le 2 juillet sur la rive 
droite du Riachuelo. Liniers, prévenu de leur 
approche, les y attendait depuis la veille avec 
7,000 hommes divisés en quatre divisions 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 59 

sous les ordres des colonels Balviani, Velasco 
et Elio et du capitaine de frégate Gulierrez 
de la Concha. Son armée comptait un assez 
grand nombre de cavaliers et était appuyée, 
d'après son propre dire, par 60 pièces de 
canon de différents calibres. 

Nous possédons sur la seconde défense de 
Buenos-Ayres, en dehors du récit des historiens 
et des relations anglaises, trois documents 
importants, publiés pour la première fois par 
le général Bartolomé Mitre; ce sont : une 
lettre de Liniers au prince de la Paix, une 
autre lettre du même à l'empereur Napoléon, 
et enfin le rapport du cabildo au roi Char- 
les IV (1). 

Quelque admiration et quelque sympathie 
que l'on éprouve pour Liniers, on est forcé de 
reconnaître, en étudiant ces documents, qu'il 
commit, au début de la lutte, plusieurs erreurs 
graves. Non seulement il n'avait ni barricadé 

(l) Mitre, t. I, appendice 12, p. 496; appendice 13, 
p. 507, et appendice 14, p. 516. 



60 LIN1ERS COMMANDANT EN CHEF. 

les rues, ni élevé aucun retranchement du côté 
de la terre pour abriter ses jeunes troupes et 
leur préparer des points d'appui en cas de 
revers, mais il commit la faute d'aller cher- 
cher l'ennemi en rase campagne et celle plus 
grave encore d'adosser son armée au Riachuelo, 
sur lequel il n'existait qu'un seul pont, celui 
de Galvez. 

C'est dans cette position qu'il offrit la bataille 
à l'avant-garde anglaise forte de 2,000 hommes 
sous le général Levison Gower. Celui-ci se 
garda bien de l'accepter, mais, par une série 
de fausses démonstrations, il trompa son 
adversaire sur le but qu'il se proposait, fit 
filer une de ses brigades derrière les petites 
collines qui bordent au sud la vallée du Ria- 
chuelo, et finit, en gagnant de vitesse avec la 
seconde brigade l'aile droite des Espagnols, 
par passer sans opposition la rivière à deux 
lieues en amont du pont de Galvez. 

Liniers craignit d'être coupé. Aussi, laissant 
sur la rive droite du Riachuelo le colonel Bal- 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 61 

viani avec deux de ses divisions et presque 
toute son artillerie, pour arrêter le gros des 
forces de Whitelock, qui pouvait arriver d'un 
instant à l'autre, il repassa à la bâte le pont 
de Galvez pour s'interposer entre les An- 
glais et la ville. Malheureusement, ses milices 
n'étaient pas, comme leurs ennemis, rompues 
aux marches forcées. De plus, le terrain à 
parcourir avait été transformé en fondrières 
par les pluies des jours précédents. Le mou- 
vement qu'elles avaient à faire pour se porter 
au-devant des Anglais s'exécuta donc avec si 
peu de célérité et si peu d'ordre, que lorsque 
Liiniers, qui avait pris les devants, se trouva 
en face des troupes de Gower, aux abattoirs 
de Miserere, à l'ouest de la ville, il ne put 
leur opposer que 500 hommes et 7 pièces de 
campagne. Avec son ardeur habituelle, il 
engagea néanmoins l'action par une canon- 
nade qui fit subir aux Anglais des pertes sen- 
sibles. Pour y mettre fin, ceux-ci chargèrent à 
la baïonnette. Les Buenos- Ay riens ne tinrent 

4 



C2 LJXIERS COMMANDANT EN CHEF. 

pas longtemps et prirent la fuite. Dans ce 
sauve-qui-peut général, les vaincus, qui avaient 
eu une soixantaine de tués et blessés, lais- 
sèrent 80 prisonniers et deux pièces de canon 
aux mains des vainqueurs. La nuit était venue. 
Entraîné par sa cavalerie dans une direction 
opposée à la ville, Liniers s'égara et dut se 
réfugier dans une maison isolée, où, suivant 
son expression, « il passa la nuit la plus 
« amère de sa vie, craignant, s'il cherchait à 
« rejoindre les siens dans l'obscurité, de 
« tomber dans quelque avant-poste ennemi » . 

Buenos-Ayres ne dut ce soir-là son salut 
qu'à l'impéritie du commandant en chef des 
forces anglaises et à l'énergie du cabildo. 

Si Whitelocke, au lieu de faire un détour 
en sortant de Quilmès, avait, comme son 
devoir le lui prescrivait, suivi de près son 
avant-garde et s'était trouvé à point pour la 
soutenir, il aurait pu profiter de la panique qui 
suivit le combat de Miserere pour pénétrer dans 
la ville et s'en emparer. Le général Gower, 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 63 

qui n'avait pas l'audace de Beresford, ne 
se sentant pas soutenu par le gros de l'armée, 
n'osa pas tenter l'entreprise avec des troupes 
épuisées par une journée de marche forcée 
et fort éprouvées par le feu des Espagnols qui 
leur avait mis 300 hommes hors de combat. 

Dans la ville, la rentrée des fuyards et la 
disparition du chef aimé et obéi en qui, seul, 
on avait confiance, jetèrent les habitants dans 
la consternation. Tout semblait perdu. Les 
officiers espagnols s'étaient égarés ou avaient, 
comme le colonel Elio, laissé leurs troupes en 
chemin. Personne ne commandait plus. Seul, 
le cabildo ne s'abandonna pas. Comme le 
sénat de la vieille Rome aux heures des grands 
revers, il sut se montrer à la hauteur du dan- 
ger et le conjurer. 

Sous la vigoureuse .impulsion de l'alcade 
D. Martin Alzaga, il prit sur l'heure les me- 
sures les plus énergiques. Il rappela en toute 
hâte le colonel Balviani laissé par Liniers à la 
garde du pont de Galvez avec deux divisions. 



64 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

D'accord avec cet officier, il décida de ne 
défendre que la partie de la ville la plus rap- 
prochée du fleuve. D'après ses ordres, on bar- 
ricada les portes et les fenêtres de toutes les 
maisons, et l'on amassa sur les terrasses, qu'on 
garnit de tirailleurs, des munitions, des gre- 
nades et jusqu'à des pierres ; on coupa les rues 
par de profondes tranchées ; on réunit tout ce 
qui restait d'artillerie, car, dans l'affolement 
où la défaite avait jeté les chefs espagnols, 
bien des pièces avaient été enclouées; on 
établit des batteries et des épaulements à 
l'entrée des six rues aboutissant à la plaza 
Mayor, dont on fit le centre de la résistance, et 
on construisit d'autres retranchements tout le 
long du quadrilatère où l'on s'était concentré; 
enfin, pour jeter une sorte de défi à l'ennemi 
et donner un point de ralliement aux fuyards 
et aux débandés des deux premières divisions, 
on illumina la ville comme aux jours de 
grandes fêtes. 

Ces mesures habilement combinées et exé- 



LIN1EHS COMMANDANT EN CHEF. 65 

cutées avec autant de vigueur que de promp- 
titude, changèrent la situation du tout au 
tout. Le 3 juillet, au point du jour, Buenos- 
Ayres était en partie en état de défense, et le 
courage était revenu au cœur de ses habitants. 
L'occasion que les Anglais avaient laissée 
échapper la veille ne devait plus se repré- 
senter. 

Dans la matinée, Liniers avait pu rejoindre 
les siens au point de ralliement qu'il leur 
avait donné la veille. Après avoir reformé un 
petit corps, il entra dans la ville, où il reprit le 
commandement, à la grande joie de la popula- 
tion. Il compléta les préparatifs de résistance 
commencés par le cabildo et réorganisa les 
corps qui s'étaient débandés. Comprenant 
l'erreur commise par lui en s'aventurant en 
rase campagne avec des troupes qui n'étaient 
ni aguerries ni manœuvrières, il se borna, 
pour tenir son monde en haleine, à livrer aux 
Anglais des combats d'avant- postes pendant 
les deux journées qui s'écoulèrent entre 

4. 



66 LIMIERS COMMANDANT EN CHEF. 

l'affaire de Miserere et l'assaut du 5 juillet. 

Le général Whitelocke n'arriva que le 4 à 
réunir toutes ses forces devant la capitale du 
Rio de la Plata. Défalcation faite du corps du 
colonel Mahon, qui gardait le pont de Gai- 
vez et sa ligne de retraite, il disposait de 
8,500 hommes. Avant de recourir aux armes, 
il somma la ville de se rendre à discrétion. 
Liniers répondit par un refus net et formel. 
Whitelocke fixa l'attaque au lendemain. 

Pour bien comprendre les événements du 
5 juillet 1807, il faut se représenter ce que 
Buenos- Ayres était à cette époque. Cette ville, 
je l'ai dit à propos de sa reprise en 1806, 
formait une série d'îlots carrés, de manzanas, 
suivant l'expression espagnole, de 130 mètres 
carrés. Les maisons, n'ayant pour la plupart 
que le rez-de-chaussée et au plus un étage, se 
terminaient en terrasses. Une fois les portes 
et les fenêtres barricadées, ces îlots consti- 
tuaient autant de petites enceintes fortifiées 
de 20 à 30 pieds de haut que le canon pouvait 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 67 

démolir, mais contre lesquelles la mousque- 
terie était impuissante. Çà et là émergeaient 
des édifices publics et privés formant de véri- 
tables citadelles : au nord, l'arène destinée 
aux combats de taureaux, la Plaza de Toros 
sur la place du Retiro; un peu au sud, le cou- 
vent et l'église de Santa-Catalina; au centre 
du rivage, la vieille forteresse et la plaza 
Mayor, bornée vers le nord par la cathédrale ; 
a deux manzanas, vers le sud, l'église de 
Saint-Dominique avec son clocher élevé, et 
enfin, à l'extrémité méridionale, l'hôpital de 
la ïlesidencia, l'ancien couvent des Jésuites. 

Les rues, larges de treize à quatorze mètres 
et tirées au cordeau, couraient dans deux 
directions, les unes du nord au sud, parallèle- 
ment au fleuve, les autres de l'est à l'ouest, 
c'est-à-dire de la campagne à la rive du Rio. 

Le général Whitelocke avait trois moyens 
pour réduire Ruenos-Ayres : un blocus que 
l'appui de la flotte rendait facile, un bombar- 
dement ou une attaque de vive force. Seule- 



68 LIMERS COMMANDANT EN CHEF. 

ment, cette attaque devait être conduite avec 
méthode. Il ne fallait pénétrer au cœur de la 
ville qu'après avoir délogé ses défenseurs de 
toutes les positions qu'ils occupaient, de façon 
à ne pas laisser d'ennemis derrière soi. Une 
aveugle confiance dans la supériorité de ses 
troupes sur les milices argentines entraîna le 
commandant anglais à négliger toutes les pré- 
cautions et a lancer ses colonnes à l'aveugle. 
Son armée occupait tout l'ouest de la ville, 
ayant en face d'elle les rues menant au fleuve. 
Il la divisa en trois corps : l'aile gauche sous 
sir Samuel Auchmuty, l'aile droite sous le 
général Graufurd, et le centre sous sa direc- 
tion. L'aile droite et l'aile gauche eurent 
ordre de pénétrer dans la ville, la première 
vers l'extrémité nord, la seconde vers l'extré- 
mité sud, en s'engageant à la fois dans plu- 
sieurs rues parallèles, de marcher droit au 
rivage sans brûler une amorce, en s'empa- 
rant, chemin faisant, des points fortifiés tels 
qu'églises et monuments publics, et, une fois 



L1N1ERS COMMANDANT EN CHEF. 60 

arrivées à leur but, de se rabattre sur la plaza 
Mayor, que le commandant en chef comptait 
attaquer de front en s'y portant directement 
par les deux grandes artères qui y aboutis- 
saient de la campagne. 

Les troupes anglaises marchèrent résolu- 
ment au sacrifice. Elles s'avancèrent au pas 
accéléré avec une superbe impassibilité dans 
ces longues rues qu'un témoin oculaire appelle 
ce jour-là les sentiers de la mort. Elles furent 
accueillies par une grêle de projectiles. Du 
haut des terrasses, hommes et femmes, maî- 
tres et esclaves, animés d'une fureur sauvage, 
les fusillaient presque a bout portant et leur 
lançaient des grenades, des briques, des pierres 
et jusqu'à de l'eau bouillante. Toutes les issues 
du rez-de-chaussée ayant été solidement barri- 
cadées, chaque maison était devenue une for- 
teresse dont on n'aurait pu déloger les défen- 
seurs que par un siège en règle. Pour ainsi 
dire, à chaque pas, de nouveaux obstacles se 
dressaient devant les assaillants : ici, de pro- 



70 LIN1ERS COMMANDANT EN CHEF. 

fondes tranchées; là, des retranchements armés 
de canons qui vomissaient sur eux des paquets 
de mitraille. Néanmoins, les colonnes anglaises 
atteignirent les points qui leur avaient été 
indiqués. Au nord, Auchmuty s'empara, après 
un combat sanglant, de la Plaza de Toros et 
du parc d'artillerie. 53 pièces de canon et 
600 prisonniers tombèrent entre ses mains. 
Sur sa droite, un de ses lieutenants enleva le 
couvent de Santa-Catalina. Au centre, White- 
locke s'avança presque jusqu'à la place. Au 
sud, le général Graufurd s'établit à la Resi- 
dencia ; mais lorsque les Anglais voulurent se 
porter sur la plaza Mayor, la fortune qui leur 
avait souri jusque-là les abandonna. Deux 
lieutenants d'Auchmuty, le major Vandeleur 
et le colonel Duff, après avoir échoué dans 
leurs attaques, furent enveloppés et obligés de 
mettre bas les armes. Au midi, Graufurd, qui 
s'était avancé de la Residencia vers la forte- 
esse, se vit obligé de reculer et de s'enfermer 
ans l'église de Saint- Dominique. Liniers 



LIMIERS COMMANDANT EN CHEF. 71 

le fît attaquer par des forces supérieures 
appuyées par de l'artillerie. Menacé de voir 
l'église démolie à coups de canon s'écrouler 
sur lui, le général anglais dut se rendre à dis- 
crétion avec toute sa colonne. 

C'était un grand succès. Les troupes de 
VVhitelocke restaient, il est vrai, maîtresses 
de la Residenciaet de laPlaza de Toros, ainsi 
que d'une partie des rues de l'ouest; mais elles 
avaient perdu en morts, blessés et prison- 
niers, 4,000 hommes suivant les uns, 2,000 
suivant les autres, ce qui réduisait singulière- 
ment leur nombre. 

Liniers, qui, comme toujours, ne s'était pas 
ménagé pendant cette rude journée et avait 
même été blessé au côté, ne se laissa pas eni- 
vrer par les avantages obtenus. Il pensa sage- 
ment qu'autant valait, si faire se pouvait, 
arrêter l'effusion du sang. 

Il écrivit donc à Whitelocke pour lui pro- 
poser de lui rendre tous les prisonniers qu'il 
venait de faire, ainsi que ceux de l'année pré- 



72 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

cédente, à la condition que les Anglais éva- 
cueraient le Rio de la Plata et rendraient la 
place de Montevideo. Il ajouta que dans l'état 
d'exaspération où était la population, il lui 
était impossible de répondre du sort des pri- 
sonniers si la lutte se prolongeait. 

Le général anglais répondit seulement le 
6 à la lettre de Liniers par la demande d'une 
suspension d'armes de vingt-quatre heures. 
Son but était de gagner du temps pour atten- 
dre l'arrivée de la brigade du colonel Mahon 
laissée à la garde du pont de Galvez, et pour 
tenter un nouvel et suprême effort. Le com- 
mandant des forces espagnoles le mit en 
demeure de répondre en un quart d'heure 
par un refus ou une acceptation pure et sim- 
ple de ses propositions. N'ayant reçu aucune 
réponse dans le délai qu'il avait fixé, il fit 
attaquer la Residencia par le colonel Elio. Cet 
officier ne savait que se faire battre. Il fut 
repoussé avec perte. 

Malgré ce petit succès, Whitelocke, compre- 



LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 73 

liant qu'il ne triompherait pas avec les troupes 
qui lui restaient de la résistance d'une popu- 
lation nombreuse et exaspérée, se décida à 
accepter les propositions de Liniers, et il l'en 
prévint officiellement. Le traité qui consa- 
crait la cessation des hostilités et l'évacuation 
par les Anglais de Montevideo et de tous les 
autres points qu'ils occupaient dans le Rio de 
la Plata fut signé le 7 juillet par le général 
Whitelocke et le contre-amiral George Mur- 
ray pour l'Angleterre, et par Liniers, Balviani 
et Velasco pour l'Espagne. Ce traité, qui sti- 
pulait la restitution des prisonniers faits de 
part et d'autre, imposait aux Anglais l'obli- 
gation de se rembarquer dans les dix jours et 
de rendre dans un délai de deux mois la for- 
teresse de Montevideo avec toute son artillerie 
et dans l'état où elle se trouvait au moment 
de sa reddition. Pour garantir l'exécution du 
traité, trois officiers de marque furent donnés 
en otage par les Anglais et par les Espagnols. 
Pour la seconde fois, Buenos- Ayres était 



ô 



74 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

délivrée des Anglais, et cette fois sa délivrance 
entraînait celle de la colonie tout entière. 
Gomme en 1806, la gloire en rejaillit sur 
Liniers. S'il avait commis, au début de la 
lutte, Terreur de trop compter sur la solidité 
de ses milices et sur leurs qualités manœu- 
vrières, en les risquant en rase campagne 
contre les vieilles troupes de l'Angleterre, il 
n'en avait pas moins préparé le succès final, 
en créant des moyens de défense qui n'exis- 
taient pas et en faisant de cette population 
paisible une armée brave, résolue et disci- 
plinée, qui avait, entraînée par son exemple, 
su défendre ses foyers avec une indomptable 
énergie. Ni ses compagnons d'armes, ni ses 
contemporains n'hésitèrent à attribuer à notre 
vaillant compatriote tout le mérite de sa vic- 
toire. L'enthousiasme des habitants pour leur 
chef adoré ne connut plus de bornes. Nous 
en retrouvons l'écho dans la lettre du cabildo 
au roi Charles IV. « Nous espérons, y est-il 
« dit, que Votre Majesté voudra bien tenir 



LIiMERS COMMANDANT EN CHEF. 75 

m 

« compte des services exceptionnels rendus 
« par le général de Liniers dans la reprise et 
« la défense de Buenos-Ayres. Il a su exalter 
« tous les courages et amener la population 
« à braver la mort pour sa religion, son roi 
» et sa patrie. Il a su inspirer à ses troupes 
« un merveilleux enthousiasme, et il a exposé 
<c sa personne aux plus grands périls pour 
a conserver ces riches provinces a Votre 
« Majesté. Le cabildo compte qu'il aura la 
« gloire de voir récompenser le mérite du 
« général à qui, par son vote, il a confié la 
« défense du pays. » 

Chacun, du reste, mérite sa part de gloire : 
le cabildo, en aidant Liniers à préparer la 
défense et en prenant dans la nuit du 2 au 
3 juillet les énergiques mesures qui sauvèrent 
la ville; la population, en abandonnant pen- 
dant onze mois ses travaux et ses occupations 
pour se consacrer entièrement à son appren- 
tissage militaire, et en combattant à l'heure 
du danger avec un courage et une abnégation 



76 LINIERS COMMANDANT EN CHEF. 

dont l'histoire ne fournit que d'assez rares 
exemples. 

Sous bien des rapports, Liniers était un 
guerrier du moyen âge. Il en avait l'esprit 
chevaleresque et la foi religieuse. Tout en 
inspirant à ses soldats une ardeur égale à la 
sienne, il avait su leur faire partager les sen- 
timents généreux dont il était animé. Jamais 
un seul instant les combats engagés le 5 juillet 
dans les rues de la capitale n'avaient pris le 
caractère de cruauté sanguinaire et sauvage 
que devait revêtir un an plus tard la lutte de 
l'Indépendance espagnole. Au plus fort de 
la bataille, les défenseurs de Buenos-Avres 
avaient pris soin des blessés anglais. Aussi, 
une fois les épées rentrées au fourreau, n'y 
eut-il plus, entre les ennemis de la veille, 
qu'un échange de procédés courtois. Liniers 
assista avec les membres de l'audiencia et du 
cabildo à l'enterrement des officiers anglais 
qui avaient succombé dans la lutte, et leur fit 
rendre les honneurs militaires par quatre de 



MINIERS COMMANDANT EN CHEF. 77 

ses bataillons. A quelques jours de là, il 
réunit dans un banquet les autorités de la 
ville et ses compagnons d'armes aux prin- 
cipaux chefs de l'armée anglaise. 

Les événements de Buenos-Ayres eurent 
un immense retentissement dans toute l'Amé- 
rique espagnole. Au fur et à mesure que la 
nouvelle s'en répandit, les populations célé- 
brèrent par des fêtes publiques et des céré- 
monies religieuses le triomphe de leurs com- 
patriotes sur les envahisseurs étrangers. Des 
frontières du Mexique à celles du Chili, le 
nom de Liniers fut acclamé par tous et devint 
aussi populaire qu'aucun de ceux des héros 
de la conquête. 

Buenos-Ayres célébra aussi dignement sa 
délivrance. On rendit les honneurs funèbres 
à ceux qui avaient péri les armes à la main. 
Le cabildo assura des pensions viagères à 
leurs veuves et à leurs enfants, et donna des 
secours aux blessés. Une souscription publique 
réunit les fonds nécessaires pour donner la 



78 MINIERS VICE-ROI. 

liberté à soixante-dix esclaves d'entre ceux 
qui avaient montré le plus de courage. Leur 
affranchissement fut l'occasion d'une tou- 
chante cérémonie. Enfin, une fête religieuse 
fut instituée en commémoration de l'heureuse 
délivrance de la ville et du vœu fait par 
Liniers, en 1806, d'offrir à la Vierge les dra- 
peaux conquis sur l'ennemi. 

La cour de Madrid, qui avait abandonné 
la Colonie à ses seules ressources, sans lui 
envoyer ni un homme, ni un fusil, ni un 
doublon, ne pouvait guère que ratifier le 
choix de la population et confier au libérateur 
de Buenos-Ayres, tout étranger qu'il fût, le 
poste dont le marquis de Sobremonte s'était 
rendu indigne. Elle nomma donc Liniers chef 
d'escadre et vice-roi des provinces du Rio 
de la Plata. Elle semble toutefois ne l'avoir 
fait qu'un peu à contre-cœur, car elle ne le 
nomma qu'à titre intérimaire, ce dont nous 
le verrons se plaindre plus tard. Enfin, elle lui 
donna la commanderie d'Arens dans l'ordre 



LIMIERS VICE-ROI. 79 

militaire de Montesa, qui lui valut sans doute 
un beau revenu. 

Pendant que l'Espagne récompensait ainsi 
le vaillant soldat qui lui avait conservé sa 
riche colonie, l'Angleterre frappait durement 
le général qui avait si mal soutenu l'honneur 
de ses armes. Traduit devant un conseil de 
guerre, Whitelocke se vit déclaré à jamais 
indigne de servir. Sir Home Popham, qui 
avait agi sans l'autorisation du gouvernement, 
passa, lui aussi, devant une cour martiale, 
mais il en fut quitte pour une réprimande. 

C'était un vaste empire que cette vice- 
royauté du Rio de la Plata, que le libérateur 
de Buenos-Ayres était appelé à gouverner. 
Elle embrassait le territoire qu'occupent au- 
jourd'hui les quatre républiques de la Bolivie, 
du Paraguay, de l'Uruguay et de l'Argentine. 
Pourtant, la tâche des prédécesseurs de Liniers 
avait été facile. La sienne était malheureu- 
sement hérissée de difficultés. Pour en venir 
à bout, il aurait fallu un véritable génie poli- 



80 LINIERS VICE-ROI. 

tique. Or, si le vainqueur de Whitelocke était 
un brillant soldat et même un remarquable 
organisateur, ce n'était pas un homme d'État 
capable de maîtriser une démocratie. D'ail- 
leurs, il faut bien le reconnaître, de plus 
habiles que lui auraient eu de la peine à 
y réussir. Entre le jour où Sobremonte avait 
été nommé vice-roi et celui où Liniers prit 
en main les rênes du gouvernement, une 
véritable révolution s'était accomplie dans les 
esprits. Les Anglais avaient répandu dans la 
Colonie des ferments de discorde et fomenté 
chez les habitants des désirs d'indépendance 
politique et de liberté commerciale qu'il était 
désormais impossible de contenir. Ceux-ci, 
abandonnés par la mère patrie à l'heure où 
elle aurait dû les secourir, avaient pris l'ha- 
bitude de se gouverner eux-mêmes et n'en- 
tendaient pas revenir aux errements du passé. 
Le cabildo, quoique composé en majorité 
d'Espagnols, avait pris la tête du mouvement 
populaire et avait concentré dans ses mains 






LINIERS VICE-ROI. 81 

tous les pouvoirs que l'audiencia n'avait pas 
su retenir. 

C'était lui qui, par des impôts volontai- 
rement consentis et par des souscriptions 
patriotiques, avait réuni les ressources néces- 
saires à l'organisation de la défense, qui n'avait 
pas coûté moins de deux millions de piastres. 
Mais, bien que devenu une sorte de Conven- 
tion dont la puissance contre-balançait celle 
du vice-roi, ce conseil ne pouvait agir que 
d'accord avec l'opinion publique. Toute ten- 
tative de résistance de sa part aurait été 
violemment réprimée par les milices qui, 
fières de leurs succès, avaient refusé après 
la victoire de déposer les armes, et qui for- 
maient, avec leurs chefs élus, une démocratie 
militaire absolument résolue à faire prévaloir 
ses volontés. 

Toutefois, l'accord était loin de régner 
entre les différents éléments qui composaient 
cette force armée. Les bataillons espagnols, 
toujours imbus de la conviction de leur supé- 

5. 



82 LINIERS VICE-ROI. 

riorité sur les créoles et les races inférieures, 
voulaient maintenir la suprématie exercée par 
eux jusque-là. Très mécontents de voir des 
armes aux mains de ceux qu'ils considéraient 
comme leurs sujets, ils avaient demandé la 
dissolution des corps indigènes. Ceux-ci, qui 
aspiraient non seulement à ne plus avoir de 
maîtres, mais encore à dominer à leur tour, 
se refusèrent résolument à se dessaisir des 
armes dont ils avaient su si vaillamment se 
servir. Ils en appelèrent à Liniers. Celui-ci 
leur donna gain de cause. Son intérêt lui en 
faisait une loi. 

L'âme du parti espagnol était don Martin 
Àlzaga, cet énergique alcade qui avait si puis- 
samment contribué à mettre Buenos-Ayres en 
état de défense dans la nuit du 2 au 3 juillet. 
Àlzaga était un homme d'un caractère domi- 
nateur, impérieux et hautain, tout plein de 
l'orgueil de sa nation et imbu de ses préjugés. 
Liniers, malgré tous les services rendus au 
pays, restait a ses yeux un étranger, c'est-à- 



LINIERS VICE-ROI. 83 

dire un suspect. Ce sentiment avait été surex- 
cité chez lui par le fait que le vice-roi devait 
son élévation à la population créole dont il 
était l'idole, et qui voyait en lui son protecteur 
et son chef. 

Liniers se vit donc en butte à une sorte d'hos- 
tilité du parti espagnol, auquel le rattachaient 
pourtant son origine, ses intérêts et ses préfé- 
rences, et il fut contraint de chercher son 
point d'appui dans la population créole et 
indigène. Dans ces conditions, c'était chose 
bien difficile que de gouverner cette démo- 
cratie divisée, remuante et armée, qui ne vou- 
lait plus pour chef qu'un exécuteur de ses 
volontés. 

A l'époque qui nous occupe, les communi- 
cations étaient rares et difficiles entre l'Es- 
pagne et sa colonie. Les croisières anglaises 
laissaient passer bien peu de navires. Partie 
par suite de ces difficultés, partie à cause. des 
lenteurs calculées et des hésitations de la cour 
de Madrid, Liniers ne reçut qu'en mai 1808 



84 LINIERS VICE-ROI. 

sa nomination au poste de vice-roi. La nou- 
velle de la révolution d'Ara njuez, de l'abdica- 
tion de Charles IV et de l'avènement de Fer- 
dinand VII arriva deux mois plus tard dans 
la colonie. Godoy était aussi détesté en Amé- 
rique que dans la Péninsule. Tout le monde 
applaudit à sa chute, et il y eut, malgré les 
profonds dissentiments qui existaient entre 
les colons, unanimité pour reconnaître le 
nouveau roi, à qui l'on se prépara à prêter le 
serment de fidélité. 

Précisément à ce moment, l'envoyé de 
Napoléon débarqua à Maldonado, apportant 
la nouvelle des événements de Bayonne que 
la colonie ignorait encore. Jamais l'opinion 
publique n'avait été aussi peu favorable au 
renversement du souverain légitime au profit 
d'un usurpateur étranger. Espagnols et créoles 
avaient salué avec enthousiasme l'avènement 
du jeune roi, sur lequel ils fondaient, sans 
raison d'ailleurs, les plus belles espérances. 
Les uns et les autres avaient au cœur la haine 



L1NIERS VICE-ROI. 85 

de toute domination étrangère, que ce fût 
celle de l'Angleterre ou celle de la France, et 
pas plus les uns que les autres n'étaient dis- 
posés à accepter un changement de dynastie 
imposé à la mère patrie par le tout-puissant 
empereur qui était à cette époque l'arbitre de 
l'Europe continentale. Quant à Liniers, quels 
que pussent être ses sentiments, il ne pouvait 
que se soumettre à la volonté des populations, 
dont il n'était le chef obéi qu'à la condition 
d'en être en même temps l'instrument docile. 



CHAPITRE IV 

LE MARQUIS DE SASSENAY 
(1760-1808) 

Naissance et famille du marquis de Sassenay. — Sa vie 
avant 1789. — Il est nommé député aux états généraux. 

— Il émigré. — Ses campagnes pendant la Révolution. 

— Il passe aux Etats-Unis et s'y livre au commerce. 

— Voyages à Buenos-Ayres. — Retour en France. — 
Les tribulations d'un émigré. — Napoléon l'appelle à 
Bayonne. 

L'histoire de l'envoyé de Napoléon, jus- 
qu'au jour où il s'embarqua à Bayonne pour 
le Rio de la Plata, n'offre pas, comme celle 
de Liniers, une suite presque ininterrompue 
d'actions d'éclat. Elle n'est cependant pas 
dépourvue d'intérêt, car elle nous fournit un 
nouvel exemple des dures épreuves qu'eurent 
à supporter les gentilshommes contemporains 
de la Révolution, jetés brusquement d'une vie 



.-. — i 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 87 

heureuse et opulente dans les misères et les 
souffrances de l'exil. 

Né à Dijon le 25 novembre 1760, Claude- 
Henri-Étienne Bernard, marquis de Sassenay, 
était le troisième des six enfants et l'ainé des 
quatre fils de François-Marie Bernard, vicomte 
de Sassenay et de Chalon-sur-Saône, et d'Hen- 
riette-Flore Feydeau de Brou. Les Bernard 
de Sassenay appartenaient à la noblesse de 
robe. Le fondateur de cette famille, Etienne 
Bernard, avait, au temps de la Ligue, joué un 
rôle considérable en Bourgogne et aux états 
généraux de 1588 et de 1593. Ses descendants 
avaient presque tous fait partie du Parlement 
de Dijon. Le père d'Etienne était président à 
mortier. Celui-ci semblait donc devoir, lui 
aussi, entrer dans la magistrature. Il n'en fut 
pourtant pas ainsi. Le président de Sassenay, 
quoique parvenu à l'une des plus hautes 
charges parlementaires et occupant dans son 
corps et à Dijon une grande situation de 
nature à assurer l'avenir de ses fils dans la 



88 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

carrière qu'il avait suivie lui-même, résolut 
de faire de son aîné un homme d'épée. Quels 
que fussent les mobiles qui le poussèrent à 
rompre ainsi avec les traditions de sa famille, 
il est certain qu'Etienne de Sassenay entra en 
1777 en qualité de sous-lieutenant au régi- 
ment de Berri-cavalerie, d'où il passa en 
1781 comme capitaine au régiment de 
Condé-dragons. 

Jusqu'à sa majorité et même après, le jeune 
officier eut à compter avec l'autorité pater- 
nelle, qui s'exerçait alors dans toute sa pléni- 
tude. Même sur la fin de l'ancien régime, les 
parents, surtout en province, ne gâtaient point 
leurs enfants comme le font ceux d'aujour- 
d'hui. Le président de Sassenay n'était pas 
homme à abandonner la moindre parcelle de 
ses droits de père de famille. Il avait élevé 
ses enfants très sévèrement, presque dure- 
ment, les tenant à distance et exigeant d'eux 
une obéissance passive et un respect presque 
religieux. Pour montrer ce qu'était sa manière 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 89 

d'être vis-à-vis d'eux, il me suffira de dire 
qu'en voyage, il n'aurait jamais eu la pensée 
d'offrir même à son fils aîné une place dans 
sa chaise, et qu'il l'obligeait à galoper à ses 
côtés sur un bidet de poste. 

Le président mourut en 1783, laissant à ses 
héritiers une fortune qui ne devait pas être 
inférieure à 4,300,000 livres, somme consi- 
dérable pour l'époque. Par son testament, il 
avait institué son fils aîné son légataire uni- 
versel. Après payement de ce qui revenait 
à ses frères et sœurs, Etienne de Sassenay se 
trouva à vingt-trois ans à la tête d'un patri- 
moine de tout près de 3 millions de livres. 

La possession de ce magnifique héritage ne 
fit pas perdre la tête au jeune capitaine. Il sut 
l'administrer et en user sagement. Les six 
années qui s'écoulèrent de la mort de son père 
à la réunion des états généraux furent incon- 
testablement pour lui une période heureuse. 
Riche, bien allié et partant bien posé dans le 
monde, il vit s'ouvrir devant lui les.portes de 



90 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

tous les salons à Paris comme en province, et 
il put jouir des derniers beaux jours de cette 
société du dix-huitième siècle si gaie, si aima- 
ble et si brillante, qui allait disparaître dans la 
tourmente révolutionnaire, laissant au cœur de 
tous ceux qui avaient vécu au milieu d'elle de 
doux souvenirs et d'amers regrets. 

La vie militaire n'avait à cette époque rien 
de pénible pour un officier ayant de la fortune. 
Les congés de semestre s'obtenaient facile- 
ment. Sassenay en usa largement. De plus, il 
eut la chance d'avoir de bonnes garnisons : 
Besançon, de 1783 à 1787; Metz, de 1788 
à 1789. Les ressources de société abondaient 
dans ces deux villes, et les officiers y étaient 
bien accueillis. A Metz, nous le savons par des 
mémoires contemporains, les plaisirs ne man- 
quaient pas. Pendant le temps que le régiment 
de Condé-dragons y passa, il y avait spectacle 
cinq fois par semaine, des assemblées les autres 
jours, et tous les soirs du monde et un souper 
chez Mme de Bouille, la femme du général. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 91 

Quoique bien jeune encore au moment où 
commença le grand mouvement de 1789, le 
marquis de Sassenay avait su se créer dans sa 
province, autant par sa libéralité que par la 
douceur et la dignité de son caractère, une 
influence dont il devait recueillir les fruits 
même à son retour d'exil, après la perte de 
sa fortune et de ses privilèges. Cette influence 
lui valut d'être choisi par la noblesse du bail- 
liage de Chalon-sur-Saône pour la représenter 
aux états généraux. 

Le jeune député, tout en reconnaissant la 
nécessité d'apporter de grands changements 
dans la constitution du royaume, était loin 
de partager l'engouement d'une partie de 
l'aristocratie pour les idées nouvelles. Il fut 
donc de ceux qui s'opposèrent jusqu'au bout 
à la fusion des trois ordres. Nous trouvons son 
nom dans la liste des membres de la noblesse 
qui, dans la séance du 30 juin, déposèrent, 
avant de prendre place dans l'assemblée, des 
protestations contre la mesure qui violait les 



92 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

privilèges de leur ordre. En agissant ainsi, il 
se conformait au mandat formel qui lui avait 
été donné par ses électeurs (1). 

Le marquis de Sassenay ne fit pas longtemps 
partie de la Constituante. Soit dégoût pour les 
luttes parlementaires, soit conviction de l'im- 
puissance de son parti à arrêter le torrent 
révolutionnaire, il se décida promptement à 
renoncer à son mandat de député, et il donna 
sa démission le 10 novembre 1789 (2). 

Dès les premiers jours de la Révolution, la 
vie était devenue bien difficile pour ceux qui 
avaient appartenu aux classes privilégiées. Il 
n'y avait plus pour eux de sûreté nulle part. 
Dans les campagnes, les paysans brûlaient les 
châteaux pour détruire les titres féodaux, et 
maltraitaient leurs anciens seigneurs. Dans 
les villes, la situation n'était pas meilleure. 

(1) L'abbé Bauzon, Recherches historiques sur la persé- 
cution religieuse dans le département de Saône-ct-Loire 
pendant la Révolution, p. 405. 

(2) Dictionnaire des parlementaires, t. I, p. 278. — Ar- 
chives parlementaires, t. VII, p. 173, 205, et t. IX, p. 731. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 93 

Tous les membres de l'aristocratie étaient 
espionnés et dénoncés par leurs domestiques 
et leurs fournisseurs, et insultés dans la rue 
par la populace qui y régnait en maîtresse 
absolue. Nulle part les débiteurs ne payaient 
plus leurs dettes. A l'armée, l'officier noble 
était mal vu de ses soldats et n'était plus obéi 
qu'à la condition d'afficher les sentiments les 
plus exaltés. Si pour beaucoup l'émigration 
fut une affaire de mode, pour le plus grand 
nombre elle fut une nécessité. On quitta le 
pays pour sauver sa vie et celle des siens. 

Le marquis subit le sort commun. Si son 
château de Sassenay ne fut ni pillé ni brûlé 
comme tant d'autres demeures seigneuriales, 
il le dut à l'attachement que ses anciens vas- 
saux avaient conservé pour lui. Les idées 
révolutionnaires avaient pourtant fait des pro- 
sélytes dans les communes de Cressey, de 
Virey et de Sassenay, où se trouvaient ses 
propriétés ; mais elles y étaient tempérées par 
des idées religieuses que la Terreur même ne 



94 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

parvint pas à déraciner. Le ci-devant seigneur 
aurait donc pu vivre à peu près tranquille 
dans son château sans le voisinage de Ghalon. 
Cette ville, livrée à la tyrannie d'un petit 
nombre d'énergumènes , était devenue un 
foyer révolutionnaire très menaçant pour les 
gentilshommes des environs. Dijon était éga- 
lement en proie aux jacobins. Jusque vers le 
milieu de 1792, ce fut encore à Paris où les 
nobles furent le moins exposés aux violences 
populaires. Aussi Sassenay séjourna-t-il le 
plus habituellement dans cette ville, après 
avoir donné sa démission de député. Mais s'il 
y trouva un calme relatif, il n'en eut pas 
moins à lutter contre des difficultés d'argent 
qui devinrent de jour en jour plus grandes. 
Personne ne le payait plus, ni ses fermiers ni 
ceux auxquels il avait prêté de l'argent, et les 
rares débiteurs qui voulaient bien s'acquitter 
de leurs dettes se libéraient en assignats 
dépréciés. 

Sassenay hésita longtemps à s'expatrier. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 95 

C'était s'exposer à voir ses biens confisqués. 
Pourtant, la situation finit par devenir si 
menaçante en juin 1792, qu'il se décida à 
quitter la France. Il prit toutefois la précau- 
tion de se faire délivrer par la municipalité 
du quartier du Temple, où il habitait, un passe- 
port pour les États-Unis d'Amérique, avec les* 
quels on était en paix. Ce passeport fut établi 
au nom du citoyen Bernard Sassenay, car les 
titres et la particule avaient depuis longtemps 
été bannis du langage révolutionnaire. 

Sassenay avait, avant de prendre le chemin 
de l'exil r réalisé toutes ses ressources et réuni 
une trentaine de mille francs en or. Il prit 
passage sur un navire américain qui faisait 
escale en Angleterre, il débarqua dans ce pays, 
et, après avoir mis son pécule en lieu de 
sûreté, il en partit pour rejoindre les émigrés 
rassemblés sur le Rhin. C'était presque un 
devoir pour un officier appartenant à la 
noblesse. Les idées des membres de l'aristo- 
cratie d'alors n'étaient pas celles professées. 



96 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

aujourd'hui. La patrie et la royauté ne fai- 
saient qu'un dans leur esprit. En combattant 
la Révolution, dont le but avéré était le ren- 
versement du trône, ils croyaient combattre 
pour la France elle-même. L'alliance avec 
l'étranger pour rétablir la vieille constitution 
du royaume n'avait rien de déshonorant à 
leurs yeux. Turenne et Condé n'avaient-ils 
pas, au siècle précédent, appelé l'Espagne à 
leur secours dans leurs luttes contre Mazarin ; 
et au dehors les Jacobites anglais n'avaient-ils 
pas, depuis 1689, prêté à nos rois, alliés des 
Stuarts, l'appui de leurs épées pour combattre 
Guillaume III et la maison de Hanovre? 

Sassenay prit du service dans le corps de 
Condé. Bien des raisons le déterminèrent à 
préférer ce corps à l'armée des Princes. Il 
sortait d'un régiment portant le nom de 
Condé, il était d'une province dont les princes 
de cette maison avaient été gouverneurs de 
pères en fils jusqu'à la Révolution; enfin, 
comme la plupart des officiers, il avait plus 



LE MARQUIS DE SASSENAY. T7 

confiance dans les talents militaires du vain- 
queur du duc de Brunswick à Johannis- 
berg (1), que dans ceux des chefs de l'armée 
de Coblence. En sa qualité d'ancien dragon, 
il s'enrôla dans la cavalerie et fut nommé 
fourrier dans la compagnie que commandait 
son cousin de Noinville. Il dut s'équiper et 
se monter à ses frais, et subvenir avec une 
maigre solde à son entretien et à celui de son 
cheval. 

La campagne de 1792 ne fournit au corps 

(i) 1762. Il s'agit du duc héréditaire Charles-Guillaume- 
Ferdinand de Brunswick, que Frédéric II aimait comme son 
fils et regardait comme son meilleur élève. A la paix, 
Brunswick fit un voyage en France; sa première visite fut 
pour le prince de Condé, à Chantilly, que Louis XV avait 
doté de plusieurs canons pris sur les Prussiens à Johan- 
nisberg. Ces trophées ne pouvaient réveiller dans le cœur 
du duc allemand que d'amers regrets. Condé s'était empressé 
de les faire disparaître, et, touché de cette attention délicate, 
Brunswick ne put que dire : « Ah! prince, vous m'avez 
« vaincu deux fois : à la guerre par vos armes ; dans la paix 
« par votre modestie. » (Cretineau-Joly, Histoire des trois 
derniers princes de la maison de Condé> 12, 13, 14 et 15.) 
Ce fut ce même Brunswick qui commanda l'armée prus- 
sienne pendant la campagne de 1792. 

6 



98 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

de Condé aucune occasion de se signaler. Sas- 
senay ne put que s'acquitter de ses devoirs 
militaires avec la conscience qui faisait le 
fond de son caractère. Il réussit toutefois à 
se faire beaucoup d'amis, dont quelques-uns 
furent très utiles à sa femme en 1810, comme 
nous aurons à le dire plus loin. 

Le corps de Condé faillit avoir au com- 
mencement de 1793 le sort de l'armée de 
Coblence. Le prince, qui avait épuisé toutes 
ses ressources et tout son crédit, ne pouvait 
plus subvenir à la solde de ses soldats et de 
ses officiers. Les Autrichiens ne voulaient pas 
donner d'argent et parlaient de licenciement. 
Chacun dut penser à se tirer d'affaire comme 
mieux il pourrait. Le marquis fit, à ce moment, 
la connaissance du baron Charles de Hom- 
pesch, qui lui offrit d'entrer au service de l'An- 
gleterre avec le grade de lieutenant. L'offre 
était tentante pour un pauvre diable qui 
n'avait plus que son épée pour gagne-pain et 
qui se voyait menacé d'être licencié. Il accepta 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 99 

donc la proposition du baron et partit avec 
lui. 

L'Angleterre avait déclaré la guerre à la 
France après l'exécution de Louis XVI. 
Comme son armée était peu nombreuse, elle 
avait cherché à recruter sur le continent des 
corps auxiliaires, en accordant à des officiers 
étrangers des commissions de colonels, a la 
condition qu'ils lèveraient des régiments dont 
elle se chargeait de payer la solde. Au nombre 
des officiers ainsi commissionnés se trouvait 
le baron Charles de Hompesch, noble bava- 
rois de vieille race. Il avait débuté au service 
de l'Autriche, qu'il avait dû quitter pour avoir 
pris, en qualité de magnat, une part trop 
active à l'opposition de la noblesse hongroise 
à la cour de Vienne. Passé au service de la 
Prusse, il avait été nommé major de cava- 
lerie et s'était acquis l'amitié du Roi par 
diverses actions d'éclat qui lui avaient valu 
une réputation méritée de bravoure et d'au- 
dace. Je n'en citerai qu'une : elle montre ce 



100 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

dont il était capable. Un jour, pendant la 
campagne de 1 792, Frédéric-Guillaume s'étant 
plaint qu'il manquait de renseignements sur 
les mouvements de l'armée française, Hom- 
pesch partit avec cinq hussards, se jeta auda- 
cieusement sur un avant-poste d'infanterie,, 
enleva à la force du poignet un fantassin dans 
le rang, jeta son homme en travers de sa selle 
et, tournant bride, regagna son camp sous 
une grêle de balles dont pas une ne l'attei- 
gnit. Il conduisit son prisonnier au Roi, qui 
l'interrogea et en obtint les informations sou- 
haitées. 

D'après le témoignage d'un des frères Hom- 
pesch, le nouveau colonel trouva dans Sasse- 
nay un auxiliaire des plus utiles pour la for- 
mation de son régiment de hussards, dans 
lequel entrèrent probablement beaucoup d'an- 
ciens soldats des régiments allemands au ser- 
vice de France avant la Révolution. Soit pour 
dissimuler sa qualité d'émigré, s'il venait à 
être fait prisonnier, soit tout simplement peut- 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 101 

être pour rendre son nom plus facile à pro- 
noncer pour des bouches allemandes et an- 
glaises, il le germanisa en transformant Sas- 
senay en Sassenheim. C'est sous ce dernier 
nom qu'il fut commissionné par le War office 
et qu'on le voit figurer dans une liste de l'ar- 
mée anglaise de 1795. 

Les hussards de Hompesch firent dans le 
corps du duc d'York toute la campagne de 
France et des Pays-Bas de 1793 à 1795. Cette 
campagne, dans laquelle les alliés laissèrent 
échapper, après la bataille de Nerwinde et la 
défection de Dumouriez, une occasion unique 
de marcher sur Paris et de mettre fin au 
régime de la Terreur, se termina pour l'ar- 
mée anglaise par une série de défaites qui 
l'obligèrent à évacuer la Hollande. Le général 
de Walmoden, qui avait pris le commande- 
ment après le départ du duc d'York, ne céda 
le terrain que pied à pied et fit une fort belle 
retraite des bords de la Meuse aux rives de 
FEms. Mais, pour ses soldats, cette retraite fut 

6. 



102 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

horrible. Tout contribua à augmenter leurs 
souffrances : un hiver d'une rigueur excep- 
tionnelle, F imprévoyance du commissariat 
incapable de pourvoir a aucun de leurs 
besoins, l'insuffisance du service médical, 
cause de la mort de la plupart des blessés, et 
enfin le mauvais vouloir, pour ne pas dire 
l'hostilité des populations qui fermèrent par- 
tout les portes des villes à leurs alliés de la 
veille, en leur refusant vivres et abris. Ce ne 
fut qu'à Brème que ces malheureux trouvè- 
rent enfin un bon accueil et purent se refaire 
de leurs fatigues. La mauvaise fortune conti- 
nua à les poursuivre, et, lorsqu'ils prirent la 
mer en avril 1795 pour regagner l'Angleterre, 
ils eurent à subir une violente tempête qui 
dispersa le convoi qui les portait. 

Pendant cette campagne de deux ans, Sas- 

senay s'était courageusement comporté. Le 

gouvernement anglais récompensa ses ser- 

icesen le nommant capitaine en juillet 1795. 

Le baron de Hompesch n'avait pas fait avec 



LE MARQUIS DE SASSERAY. 103 

ses hussards la dernière partie de la cam- 
pagne. Tombé dans une embuscade au com- 
mencement de 1794, il avait été fait prison- 
nier, conduit à Paris et enfermé au Temple, 
où, jusqu'à la chute de Robespierre, sa vie fut 
en péril. En 1795, lorsque la République 
entra en négociations avec Frédéric-Guil- 
laume, il fit valoir son titre d'officier prussien 
et fut mis en liberté. En traversant l'Alsace, 
on l'arrêta de nouveau dans un village comme 
officier anglais et on l'enferma dans une 
chaumière. Il s'enfuit par la cheminée et 
gagna le Rhin, qu'il passa de nuit à la nage. 
Sur l'autre rive, il rencontra aux avant-postes 
autrichiens un vieux camarade qui lui four- 
nit des vêtements et de l'argent. Il regagna 
promptement l'Angleterre, où il reprit le com- 
mandement de son régiment, exercé en son 
absence par son frère Christian, qui en était 
lieutenant-colonel . 

Le gouvernement anglais n'accorda pas un 
long repos aux hussards de Hompesch. Dès le 



104 LE MARQUIS DE SÀSSK.NAY. 

mois de novembre 1795, il les fit partir pour 
les Antilles, où se poursuivait, depuis 1793, 
une guerre qui lui coûtait cher en hommes et 
en argent. La traversée fut épouvantable. 
Elle débuta par une tempête restée célèbre, 
dans laquelle périrent nombre de transports 
chargés de troupes. Des vents contraires et 
d'autres accidents de mer retardèrent si bien 
la flotte, qu'elle n'arriva à Saint-Domingue 
qu'en mai 1796. On peut juger de l'état dans 
lequel devaient être les hommes et les che- 
vaux, après avoir eu à supporter pendant tant 
de mois les misères et les souffrances d'un 
pareil voyage. Cette traversée fut le prélude 
de misères et de souffrances plus grandes 
encore. 

La partie française de Saint-Domingue 
avait été jusqu'au début de la Révolution le 
plus beau fleuron de notre couronne colo- 
niale (1). La proclamation des Droits de 

(i) V. Scuoelcuer, Toussaint-Louverture, p. 2. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 10» 

l'homme, en août 1789 (l), y sema les premiers 
ferments de discorde. Les hommes de couleur, 
mulâtres et quarterons, tenus jusque-là dans 
une dépendance humiliante, furent les pre- 
miers à revendiquer les mêmes droits civils et 
politiques que les blancs. Ces droits, ils ne les 
voulaient que pour eux seuls, et non pour les 
nègres. Possesseurs du tiers des terres et du 
quart des esclaves (2), ils n'avaient aucun 
intérêt à l'affranchissement de la population 
servile. Leurs revendications, tour à tour 
repoussées et admises par l'Assemblée natio- 
nale et par les blancs, jetèrent la désunion 
parmi ceux-ci et amenèrent entre eux des 
conflits sanglants. Les hommes de couleur 
finirent par en appeler aux armes. Les nègres, 
après être restés indifférents aux luttes de 
leurs maîtres , se soulevèrent a leur tour. 
Cette révolte fut atroce. Elle couvrit l'île de 



(1) 20 août 1789. Bûchez, Histoire de fa Constituante, 
t. II, p. 396. 

(2) V. Sciioelcuer, Toussaint-LouverturCy p. 49. 



106 LE MAIIQUIS DE SASSENAY. 

ruines et l'inonda de sang. Elle marqua la 
fin de la prospérité de Saint-Domingue. Plus 
de 10,000 blancs émîgrèrent et allèrent cher- 
cher un refuge à la Jamaïque, aux États-Unis 
et en Angleterre. D'autres les suivirent plus 
tard; mais dès lors tous ceux, émigrés ou 
non, dont la proclamation des grands prin- 
cipes de 1789 avait causé la ruine, prirent en 
haine la mère patrie et en appelèrent à l'étran- 
ger. Ils proposèrent au gouvernement anglais 
de lui livrer l'île, sous la condition qu'il y réta- 
blirait et y maintiendrait l'ancien ordre de 
choses. Cette offre tentante fut acceptée aussi- 
tôt que la guerre eut été déclarée à la France 
en 1793. 

Si, dès le début des opérations, l'Angle- 
terre avait fait un effort décisif, il est probable 
que l'entreprise eût été couronnée de succès. 
Malheureusement pour elle, elle ne sut ou ne 
put pas faire cet effort. Elle commença par 
envoyer en 1793, sous le lieutenant-colonel 
Whitelocke, qui devait être en 1807 l'adver- 



LE MARQUIS DR SASSEiNAY- 107 

saire de Liniers, un petit corps de 800 hommes 
qui fut doublé dans le courant de Tannée, 
mais qui ne réussit qu'à occuper quelques 
points du littoral. En 1794, elle envoya des 
renforts plus considérables, composés, en 
partie, d'émigrés français. Mais elle ne se dé- 
cida qu'à la fin de 1795 à faire partir, sous 
le général Howe, une véritable armée de 
7,000 hommes, dont faisaient partie les hus- 
sards de Hompesch, et qui n'arriva, je l'ai dit, 
qu'en mai 1796. Les circonstances avaient 
bien changé depuis 1793; favorables alors, 
elles ne l'étaient plus en 1796. Les mulâtres 
libres et les nègres affranchis en 1 793 s'étaient 
aguerris et formaient sous des chefs d'une 
incontestable habileté, comme Rigaud et 
Toussaint-Louverture, une armée nombreuse, 
disciplinée et, qui plus est, à l'abri des in- 
fluences climatériques si funestes aux Euro- 
péens. Les Anglais eurent cependant des suc- 
cès. Ils s'emparèrent de la plupart des ports 
et même du centre de l'île. Mais, en 1797, 



103 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

Toussaint-Louverture, devenu général de divi- 
sion de la République, leur reprit les districts 
de l'intérieur où ils s'étaient établis et les 
réduisit à la possession de quelques villes du 
littoral, qu'ils se virent obligés d'évacuer Tan- 
née suivante. Cet insuccès fut surtout l'œuvre 
d'un climat dévorant, sous l'influence duquel 
l'armée anglaise se fondit comme la glace 
sous les rayons du soleil. La fièvre jaune fit 
dans les rangs d'horribles ravages. 

L'un des meilleurs historiens de cette 
époque troublée, le baron Pamphile de La- 
croix, évalue ses pertes à 30,000 hommes 
pendant toute la durée de la guerre (de 1793 
à 1798) (l). Cette évaluation est probablement 
exagérée, car il ne semble pas que tous les 
envois de troupes réunis aient jamais atteint 
ce chiffre. Après l'arrivée du général Howe et 
de ses 7,000 hommes en mai 1796, le total 
des renforts successivement arrivés dans l'île 

(1) Mémoire pour servir a l histoire de la révolution de 
Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, 1819, t. I, p. 333. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 109 

ne devait pas dépasser 13,000 hommes. Or, 
un rapport fait au Parlement en 1797 con- 
state que le 30 septembre 1796, c'est-à-dire 
quatre mois après le débarquement du général 
Howe, l'armée avait perdu, depuis le début de 
la guerre, entre morts, libérés pour incapa- 
cité de service et déserteurs, 7,986 Anglais 
et 1,067 auxiliaires européens, soit ensemble 
9, 053 hommes (1). Les hussards deHompesch 
furent un des corps les plus éprouvés. Vers le 
milieu de 1797, il ne restait de ce régiment, 
qui comptait 616 cavaliers le 1 er novembre 
1794, que 7 hommes valides entre officiers 
et soldats. Parmi les victimes de l'épidémie 
figurait Christian de Hompesch, le second 
frère du colonel ; celui-ci et Sassenay, devenu 
major pendant la campagne, étaient du nombre 
des sept assez heureux pour avoir échappé aux 
balles et à la maladie. 

Réduits au rôle de chefs sans soldats, le 

{!) Ânnual Register, 1797, Appendix to chronicle, p. 110. 

7 



110 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

colonel et son major abandonnèrent la partie. 
Hompesch partit pour l'Angleterre. Il y fut 
nommé général, prit part à l'expédition de 
Walcheren et mourut en 1812 dans une pro- 
priété qu'il avait achetée à Windsor. 

Sassenay ne retourna pas en Europe. Les 
cinq années qui s'étaient écoulées depuis le 
jour où il avait pris le chemin de l'exil 
avaient marqué dans sa vie. Si, pendant les 
campagnes de 1793 et de 1794, il n'avait eu 
à endurer que les misères et les privations 
inhérentes a la guerre, la retraite de Hollande, 
la traversée de l'Atlantique et la campagne de 
Saint-Domingue avaient été pour lui des pé- 
riodes de véritables souffrances. Mûri par elles, 
il en était venu à regretter d'avoir quitté son 
pays, où l'ordre tendait à se rétablir, et d'avoir 
mis son épée au service de la vieille ennemie 
de la France. Aussi profita-t-il de l'occasion 
que lui offrait la destruction de son régiment 
pour donner sa démission et pour quitter 
l'armée anglaise. Ayant toujours eu la sagesse 



LE MARQUIS DE SASSENAY. III 

de vivre avec sa solde, il avait conservé à peu 
près intacte la petite somme qu'il avait em- 
portée en émigrant. Avec ce modeste capital, 
il résolut de tenter fortune aux États-Unis. 

Lancaster, dans l'État de Pensylvanie, fut 
la première ville de l'Amérique du Nord où 
s'établit le marquis de Sassenay, devenu tout 
simplement pour ses nouveaux concitoyens 
Bernard Sassenay, esquire. Cette ville paraît 
lui avoir été indiquée comme un endroit où il 
pourrait vivre à bon marché. Peut-être aussi 
y fut-il attiré par la présence de colons émi- 
grés auxquels il avait été recommandé par les 
amis qu'il s'était faits à Saint-Domingue pen- 
dant la guerre. Il n'y séjourna toutefois pas 
longtemps, et, en mars 1798, il se transporta à 
Wilmington, dans l'État de Delaware. Il y ren- 
contra une famille créole dont il ne tarda pas 
à devenir l'ami et le commensal. Cette famille, 
qui avait compté parmi les plus opulentes de 
Saint-Domingue, se composait de six per- 
sonnes : Alexandre Bretton des Chapelles, ses 



112 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

trois sœurs, dont la plus jeune n'était pas ma- 
riée, et ses deux beaux-frères, Pierre de Bauduy , 
un colon émigré, et le baron John Keating, an- 
cien officier de la brigade irlandaise. Tout ce 
monde, qui avait mené dans la colonie, avant 
l'abolition de l'esclavage, l'existence la plus 
fastueuse, se trouvait dans une position des 
plus précaires. Les hommes faisaient du com- 
merce pour gagner leur vie, et les femmes 
s'occupaient bourgeoisement des soins du 
ménage. 

Bien accueilli dans cet intérieur où régnaient 
la plus franche cordialité et la plus complète 
union, Sassenay ne tarda pas à s'éprendre de 
Fortunée, la plus jeune des trois sœurs, et 
demanda sa main. Fortunée avait vingt ans et 
une jolie figure. C'était le plus clair de son 
avoir. Malgré la différence d'âge qui existait 
entre elle et lui, elle avait conçu de l'amour 

É 

pour l'émigré, dont les manières élégantes et 
la bonté l'avaient séduite, et elle accueillit 
avec joie la proposition de devenir sa femme. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 113 

Sa résolution fut ratifiée par les siens, et le 
mariage fut célébré en mai 1798, dans l'église 
catholique de Wilmington. 

Ce petit roman d'amour fut une éclaircie 
dans la vie de Sassenay, si sombre depuis la 
Révolution. Pourtant, les deux époux n'étaient 
pas plus riches l'un que l'autre. S'ils pouvaient 
caresser l'espoir bien vague alors, lui de ren- 
trer un jour en possession d'une partie de ses 
terres de France, elle de voir la plantation de 
sa famille redevenir une exploitation fruc- 
tueuse, ils ne pouvaient compter pour sou- 
tenir leur ménage, à l'heure où ils unirent 
leur destinée, que sur ce que Sassenay pour- 
rait gagner par son industrie. Ses deux beaux- 
frères s'occupaient de commerce ; il suivit leur 
exemple, travailla avec eux et chercha à com- 
biner des opérations fructueuses. Les notes 
qu'il a laissées témoignent de son énergie et 
de sa persévérance à apprendre le métier de 
négociant, et du soin apporté par lui dans 
l'étude des affaires qu'il entreprit. 



Ht I.K MAT1Q11S DE SASSENAY. 

Le commerce avec l'Amérique du Sud était 
passé, par suite de la guerre que se faisaient 
les Espagnols et les Anglais, des mains de 
ceux-ci dans celles des neutres, qui fournis- 
saient les colonies des marchandises euro- 
péennes et qui en exportaient les produits. Ce 
commerce, tout en présentant d'assez grands 
risques, à cause de l'âpreté des douanes espa- 
gnoles, toujours prêtes à contester les déclara- 
tions des importateurs et à confisquer les char- 
gements, offrait aux gens hardis des chances 
de très gros bénéfices. Après s'être bien rendu 
compte de la nature des marchandises dont le 
placement était le plus facile dans les ports du 
Rio de la Plata, où l'on trouvait comme fret 
de retour des cuirs et des pelleteries recher- 
chés aux États-Unis et en Europe, les trois 
beaux-frères se décidèrent h tenter fortune de 
ce côté. Comme leurs capitaux étaient insuffi- 
sants, ils s'associèrent à une maison de Phila- 
delphie qui leur fournit des fonds. En trois 
années, ils expédièrent trois gros chargements : 



LE MARQUIS DE SÀSSENAY. 115 

le premier dans les derniers jours de 1799, sur 
le Wilmington ; le second en novembre 1800, 
sur le Fabius y et le dernier en août 1801, sur 
la Louisa. Sassenay partit sur le premier et 
sur le dernier navire en qualité de subré- 
cargue, Bauduy sur le second. Ce fut pendant 
son premier séjour à Buenos-Ayres, de février 
à juillet 1800, que l'ancien officier de Condé- 
dragons et des hussards de Hompesch fit la 
connaissance de Liniers et se lia intimement 
avec lui. 

Les deux premières opérations furent heu- 
reuses; la dernière se termina sinon en perte, 
du moins sans bénéfice. Elle obligea Sas- 
senay à séjourner à Buenos-Ayres de sep- 
tembre 1801 à mai 1803. Le chargement fut 
saisi par la douane et ne fut rendu qu'après 
d'interminables démarches et sous la garantie 
de négociants du pays, qui abusèrent de la 
situation pour le faire mettre en vente pu- 
blique et le racheter à vil prix, au grand 
détriment des expéditeurs. 



116 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

Les cinq années pendant lesquelles Sas- 
senay fit du commerce avec le Rio de la 
Plata ne furent pas pour lui un temps heu- 
reux. « C'en est fait pour moi des douceurs 
de l'existence » , écrivait-il, en 1801, à l'un de 
ses frères, exilé comme lui sur une terre étran- 
gère. Il disait vrai. Le métier était dur, et 
les risques constants. Sur ces cinq années,, 
il en avait passé plus de la moitié loin de son 
foyer, partie dans des voyages de mer très 
pénibles, partie à Buenos-Ayres, où pendant 
son dernier séjour surtout il avait été en proie 
aux plus vives et aux plus cruelles angoisses, 
s'étant cru maintes fois sur le point d'être 
ruiné. Aussi, à la suite de ce dernier voyage au 
Rio de la Plata, céda-t-il aux instances de sa 
femme et se décida-t-il, quoique sans confiance 
dans l'issue de la tentative, à rentrer en France 
pour profiter du décret d'amnistie promulgué 
par le Sénat le 6 floréal an X, et pour tâcher 
'e se faire restituer ensuite ceux de ses biens 
ui n'avaient point encore été vendus. 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 117 

Dès 1798, Sassenay avait cherché à se 
faire rayer de la liste des émigrés. Il avait 
fait dans ce but des démarches auprès du 
résident français à Philadelphie et auprès 
des autorités de Saint-Domingue. D'autres 
démarches avaient été en même temps ten- 
tées en France en sa faveur, notamment par 
un de ses anciens collègues de la Constituante, 
Dupont de Nemours, dont il avait fait ou 
refait la connaissance en Amérique. Néan- 
moins, aucun résultat n'avait été obtenu, et il 
figurait toujours sur la liste de proscription, 
lorsque lui et sa femme se retrouvèrent à 
Orléans à la fin de l'été 1803, lui arrivant de 
Buenos-Ayres, elle venant de Wilmington. 

La plupart des écrivains qui se sont occupés 
de l'histoire du Consulat nous représentent 
cette période comme une ère d'apaisement 
et de concorde. Ils nous montrent les bannis 
rentrant en foule en France, tout heureux de 
s'y retrouver et bientôt remis en possession 
de leurs biens. M. Forneron, dans son His- 

7. 



i 



118 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

toire des émigrés, a été un des premiers à 
signaler des ombres à ce brillant tableau. Si 
le Premier consul, en véritable chef d'État, 
mit à exécution la généreuse et politique 
pensée de rouvrir toutes grandes les portes de 
France à ces proscrits de la Révolution, qui 
avaient été l'élite du pays et qui pouvaient 
encore lui fournir d'utiles et vaillants servi- 
teurs, cette mesure fut loin d'être du goût 
de bon nombre de ses conseillers qui, comme 
Fouché, s'étaient enrichis en achetant à vil 
prix des biens nationaux, et qui, craignant 
d'être un jour obligés de rendre gorge, con- 
sidéraient les émigrés comme leurs pires 
ennemis. Ceux-ci ne trouvèrent donc pas 
auprès des autorités républicaines un accueil 
aussi empressé qu'on serait tenté de le croire 
en lisant les premiers livres de M. Thiers. Ni 
la radiation ni la mise en possession de biens 
invendus ne s'obtinrent facilement. De plus, 
l'émigré, une fois rayé de la liste de pro- 
scription, tombait souvent dans les plus grands 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 119 

embarras. L'État qui avait confisqué ses biens 
n'avait point payé ses dettes. Le malheureux 
qui en avait laissé derrière lui se trouvait 
donc en présence d'un passif devenu effrayant, 
avec un actif nul ou insuffisant pour y faire 
face. Ses créanciers le traquaient impitoya- 
blement et finissaient, comme cela fut le cas 
pour plus d'un, par le faire enfermer dans 
la prison pour dettes. 

Pendant trois années, de 1803 à 1806, Sas- 
senay eut à lutter contre la mauvaise volonté 
et les lenteurs administratives d'abord pour 
obtenir son certificat d'amnistie, puis pour 
rentrer en possession des parties de ses biens 
qui n'avaient point été aliénées, et enfin pour 
se faire restituer les bois importants dont 
l'État s'était emparé. La lutte fut rude, et peut- 
être se serait-il lassé de ces interminables 
démarches et de ces incessantes et humi- 
liantes sollicitations, s'il n'avait pas été sou- 
tenu et encouragé par sa femme, qui ne déses- 
péra jamais et qui lui prêta un précieux 



120 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

concours. Cette jeune créole n'était point une 
femme ordinaire. Elle était douée d'une rare 
intelligence des affaires et d'une persévérante 
énergie que rien ne décourageait. Elle avait 
d'ailleurs dans son étoile la confiance qui 
mène au succès. Cette confiance ne devait 
point être trompée. La fortune lui vint à la 
fin, mais elle sut l'appeler à elle en mettant 
en pratique le vieux proverbe français : « Aide- 
toi, le Ciel t'aidera. » 

Lorsqu'à la fin de 1804 Sassenay obtint 
enfin son certificat d'amnistie, l'horizon était 
bien sombre pour lui, et l'on comprend qu'il 
songeât très sérieusement à retourner en 
Amérique pour y reprendre son métier de 
commerçant. A part quelques parcelles de 
terres, ses domaines et ses châteaux de Saint- 
Aubin, du Tartre et de Sassenay avaient été 
vendus à des particuliers. Son hôtel de Dijou 
et son vignoble du Montrachet l'avaient été 
également. Seuls les bois de Sassenay et de 
Virey étaient restés entre les mains de l'État, 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 121 

qui se les était appropriés, mais qui recon- 
naissait lui devoir une indemnité depuis sa 
radiation. La plupart des acquéreurs de ses 
propriétés, surtout à Sassenay, se montraient 
bien disposés à les lui restituer, mais contre 
remboursement des sommes payées par eux 
à la nation. Ces sommes, il ne les avait pas. 
S'il pouvait espérer rentrer dans quelques 
créances importantes, il avait, par contre, à 
régler ce qu'il devait à son oncle et à ses frères 
du fait de la succession de son père. C'étaient 
de lourdes charges auxquelles il n'était plus 
en mesure de faire face, et au sujet desquelles 
il lui fallait tâcher d'entrer en arrangement. 
Il finit pourtant par tirer de la situation ce 
qu'il pouvait raisonnablement espérer. Ce 
résultat fut dû en grande partie aux excel- 
lents souvenirs qu'il avait laissés en Bour- 
gogne. Un an avant son retour, son beau-frère 
Keating, venu en France pour voir ce qu'il 
y avait à faire en sa faveur, écrivait à sa 
sœur : « Il faut que Sassenay revienne ici 



122 LK MARQUIS DE SASSENAY. 

« pour y défendre ses intérêts ; un tel avocat 
« a tout pour réussir. Il est impossible d'être 
« plus aimé, plus estimé et même plus res- 
a pecté qu'il ne l'est dans le pays : c'est le 
u sentiment de tous ceux que j'ai vus, même 
« de ceux qui ne savaient pas combien je lui 
u suis attaché. » 

Au cours de l'année 1804, il rentra en 
possession de toutes les parcelles invendues. 
Sous la pression de l'opinion qui lui était 
favorable, les préfets ne se montrèrent pas 
trop hostiles, et celui du Doubs lui témoigna 
même une certaine bienveillance. Il put ainsi 
venir à bout plus facilement que d'autres 
émigrés des lenteurs calculées de l'adminis- 
tration. Entre temps, il recouvra quelques 
créances importantes qui lui permirent de 
transiger avec son oncle, auquel il devait une 
pension viagère qu'il n'était plus en état de 
payer. La transaction ne fut pas facile à 
obtenir. Cet oncle était d'un naturel processif 
ît avait commencé par prendre hypothèque 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 123 

sur tout ce que l'État avait rendu à son neveu. 
Mais toutes ces bribes de sa richesse passée ne 
constituaient pas une fortune qui permit au 
marquis de rester en France. La grosse ques- 
tion était d'obtenir la restitution des bois 
de Sassenay et de Virey. L'émigré désespérait 
d'y jamais réussir, lorsque sa femme eut 
l'idée de faire appel à l'Impératrice, créole 
comme elle. Joséphine nourrissait pour l'an- 
cienne noblesse, ainsi que pour ses compa- 
triotes des colonies, des sentiments très bien- 
veillants. Elle accueillit favorablement la 
requête de Mme de Sassenay qui lui fut pré- 
sentée par une amie, prit l'affaire à cœur et 
fit tant et si bien qu'un décret du 22 avril 
1806 remit Sassenay en possession des trois 
cent quatre-vingt-trois hectares de bois que 
l'État s'était appropriés. 

Deux mois plus tard, le marquis racheta 
pour 40,000 francs son château de Sassenay. 
Il eut fort à faire pour le rendre habitable. Non 
seulement le mobilier n'existait plus, et Fin- 



124 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

térieur avait été horriblement détérioré par 
les habitants qui en avaient fait quelque temps 
le lieu de leurs réunions ; mais le parc de cent 
arpents clos de murs , qui en avait faitl'ornement 
avant la Révolution, avait été défriché et trans- 
formé en terres arables, et les parterres et les 
charmilles qui l'entouraient avaient fait place 
à un rustique potager. En un mot, tout ce qui 
donnait à la vieille demeure de sa famille une 
apparence seigneuriale avait disparu. Sasse- 
nay s'y réinstalla tant bien que mal et se mit 
à vivre en propriétaire campagnard, sans tou- 
tefois renoncer à faire du commerce. Il avait, 
en effet, grand besoin de gagner de l'argent. 
Malgré la restitution qui lui avait été faite, sa 
situation de fortune était des plus modestes. 
Après de nouvelles transactions négociées en 
1806, au sujet de ce que réclamait son oncle 
et de ce qu'il devait à ses frères, transactions 
dans lesquelles ces derniers, le plus jeune 
surtout, montrèrent un louable désintéresse- 
ment, il ne paraît pas qu'il lui restât plus de 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 125 

5,000 francs de revenu de ses bois, qui, pro- 
bablement, avaient été coupés à blanc par 
l'État. 

Au nombre des humiliations que la Révo- 
lution victorieuse infligeait à ceux que son 
odieuse et sanguinaire tyrannie avait con- 
traints à s'expatrier, il en est une qu'on ne 
peut passer sous silence, et à laquelle Sassenay 
et sa femme durent se soumettre. Aux yeux 
de la loi nouvelle, les mariages les plus régu- 
lièrement contractés à l'étranger étaient nuls 
et non avenus, et aucun moyen n'était laissé 
aux intéressés pour en prouver la validité et 
les faire reconnaître en France. Tant qu'un 
nouveau mariage n'avait point été célébré 
devant les autorités républicaines, les unions 
contractées dans l'exil demeuraient légalement 
illégitimes; les femmes, des concubines; les 
enfants, des bâtards. Pour éviter les graves 
inconvénients qui pouvaient résulter de cette 
situation, M. et Mme de Sassenay se rema- 
rièrent le 26 janvier 1806, à la mairie du 



126 LE MARQUIS DE SASSENAY. 

II* arrondissement, à Paris, en reconnaissant 
les deux enfants qui leur étaient nés, une fille 
en 1799, un fils en 1805. L'ancien émigré ne 
renonça définitivement à toute idée de retour 
en Amérique qu'à la fin de 1 806 . La Révolution 
avait fait dans sa position un si grand change- 
ment, qu'il ne se plaisait plus en France, n'y 
trouvant même pas, en compensation de ses 
privilèges et de ses richesses perdus, la véri- 
table liberté qui régnait aux États-Unis, et dont 
il avait apprécié les bienfaits. Il chercha donc 
à faire avec M. d'Aguesseau, le descendant du 
chancelier, l'échange de son château et de ses 
bois de Sassenay contre la terre de Dover en 
Virginie. Cette négociation échoua, à son grand 
regret, par suite des prétentions trop élevées 
du propriétaire de Dover. Forcé de tirer 
parti de ce qui lui restait, Sassenay ne songea 
plus qu'à relever sa fortune par des opérations 
commerciales et une sage exploitation de ses 
propriétés. 

C'est au milieu de ses occupations auxquelles 



LE MARQUIS DE SASSENAY. 127 

il s'était consacré tout entier en père de famille 
soucieux d'assurer le présent et l'avenir des 
siens, que vint le surprendre, en mai 1808, 
l'ordre de l'Empereur qui l'appelait à Bayonne, 
pour lui confier, contre son gré, la difficile et 
périlleuse mission qui fera le sujet des pages 
qui vont suivre. 



CHAPITRE V 

LA MISSION (1) 

Le voyage du Consolateur. — Sassenay débarque à Maldo- 
nado, d'où il se rend à Buenos-Ayres. — Perplexité de 
Liniers. — Réception publique faite à Sassenay. — En- 
trevue secrète. — Sassenay retourne à Montevideo, où il 
est jeté en prison. 

Comme je lai dit plus haut, le marquis de 
Sassenay mit à la voile le 30 mai 1808 pour 
le Rio de la Plata sur le brick le Consolateu?\ 

(1) Jules Ricuaiu», déjà cité. <•— Bartolomé Mitre, déjà cité. 

— Gregorio Fumes, déjà cité. — ■ Mariano Torrente, déjà cité. 

— Mellet (Julien), Voyages dans V intérieur de V Amérique 
méridionale. — Archives des affaires étrangères; Rapport de 
Sassenay du 23 mai 1810. Espagne, t. DCLXXXII, f° 213. 

— Archives du ministère de la marine; Campagnes de 1808, 
vol. XIV, pièce 100; Rapport du lieutenant Dauriac. — 
Dossier de l'instruction ouverte contre Sassenay à Monte- 
video, et dossier des procès-verbaux de l'audiencia du 15 oc- 
tobre 1808. — Documents communiqués par M. le général 
Mitre. — Le journal le Times du 24 août 1810. 



LA MISSION. 129 

Ce petit bâtiment, dont toute l'artillerie consis- 
tait en une pièce de 16, deux pièces de 4 et 
quatre pierriers, emportait 600 fusils et des 
munitions que l'Empereur envoyait aux auto- 
rités de la colonie. Il était commandé par le 
lieutenant de vaisseau Dauriac, qui avait sous 
ses ordres les deux enseignes Dolhabaratz et 
Castagnier. Un second passager, le négociant 
Julien Mellet, avait été admis à bord. Il allait 
chercher fortune au nouveau monde, et il nous 
a laissé, dans son ouvrage sur l'Amérique mé- 
ridionale, un récit détaillé de la traversée. 
Elle commença mal. Dans la nuit qui suivit le 
départ de Bayonne, le Consolateur eut à sup- 
porter un coup de vent terrible dans lequel il 
faillit périr, et qui lui causa de sérieuses avaries. 
Dès qu'elles furent réparées, il reprit sa route, 
en cherchant à éviter les croiseurs anglais, qui 
pullulaient le long des côtes d'Espagne et de 
Portugal. 

Le 29 mai, à la suite de l'entretien qu'il 
avait eu avec Sassenay, M. de Champagny lui . 



130 LA MISSION. 

avait fait parvenir une instruction générale 
qui contenait l'ordre de s'embarquer sur le 
Consolateur. Le 30 mai, au moment où le 
navire levait l'ancre, il lui avait fait remettre, 
en même temps qu'une valise pleine de dépê- 
ches destinées à Liniers et aux autorités colo- 
niales, un pli cacheté qu'il ne devait ouvrir 
qu'en haute mer. Lorsque le marquis en eut 
pris connaissance, il fut, au dire de ceux qui 
l'ont connu, saisi d'un véritable désespoir. 
Que contenait cette instruction secrète? N'ayant 
pu en trouver nulle part la copie dans nos 
archives, j'en suis réduit aux conjectures. Il 
est à supposer que les communications que 
l'envoyé était chargé de faire à Liniers lui paru- 
rent devoir être mal accueillies. Il est égale- 
ment à supposer que Sassenay reçut l'ordre de 
détruire cette instruction après l'avoir lue, pour 
qu'elle ne tombât pas aux mains des Anglais, si 
le navire venait à être capturé. Toujours est-il 
qu'elle ne fut pas trouvée parmi ses papiers, 
lorsqu'il fut fouillé et jeté en prison à Monte- 



LA MISSION. 131 

video, comme j'aurai à le raconter plus loin. 
Les Espagnols ne mirent la main que sur l'in- 
struction générale, que je crois utile de repro- 
duire en entier. 

« M. de Sassenay, y est-il dit, a déjà été 
« informé de l'objet de la mission que Sa 
« Majesté a daigné lui confier. Il est chargé 
« de porter à Buenos- Ayres des dépêches 
a adressées aux autorités de la colonie. Il 
« s'embarquera sur le brick de Sa Majesté, le 
« Consolateur, commandé par M. Dauriac, 
a lieutenant de vaisseau, qui le conduira à la 
« côte du Rio de la Plata. 

« D'après les renseignements que M. de 
« Sassenay recueillera, et d'après sa propre 
« connaissance du pays, il jugera sur quel 
« point il devra débarquer, pour pouvoir se 
« rendre par terre à Montevideo ou à Buenos- 
« Ayres. Avant de débarquer, il s'entendra 
a avec le capitaine sur le port où le navire 
« devra le rejoindre. Il ne se déterminera à 
« continuer son voyage sur le brick jusqu'à 



132 LA MISSION. 

« Buenos -Ayres, qu'après s'être assuré de 
« n'avoir point à craindre d'être pris par les 
« croiseurs anglais. Il paraît préférable que 
a le Consolateur attende son retour à Monte- 
« video. 

« M. de Sassenay remettra au général de 
« Liniers les dépêches dont il est chargé. Il 
« sait ce qu'il aura à lui dire de l'état actuel 
« de l'Espagne, de la France et de l'Europe. 
« Il lui répétera ce qu'il a vu et entendu à 
« Bayonne. Il ne pourra que se faire l'écho 
« du langage que tiennent actuellement les 
a Espagnols, qui se félicitent d'un changement 
« de dynastie accompli d'une manière si paci- 
« fique, qui promet à leur patrie le remède 
« aux maux dont elle souffrait depuis si long- 
ue tertips, et qui leur donne l'espoir de voir 
« renaître son ancienne gloire et son ancienne 
•« prospérité. Il annoncera qu'une assemblée 
« a été convoquée à Bayonne pour s'occuper 
« de la régénération du pays, et il dira quelles 

espérances cette convocation fait naître 



LA MISSION. 133 

a dans toute l'Espagne, dont les villes et les 
a bourgs appellent de tous leurs vœux le 
« souverain qui leur a été promis, Joseph 
« Napoléon, roi de Naples et de Sicile. M. de 
« Sassenay fera connaître à l'Amérique quelle 
a gloire environne la France et quelle influence 
« le puissant génie qui la gouverne exerce 
a sur l'Europe à laquelle il dicte ses lois. Il 
« recueillera tous les renseignements qu'il 
« pourra obtenir sur l'état de l'Amérique 
« espagnole et en particulier de la vice- 
« royauté de Buenos- Ayres. Il observera, 
« avec une attention spéciale, l'effet produit 
« sur les autorités par la nouvelle de l'heu- 
<* reux changement accompli en Espagne. Si 
« la chose lui est possible, il réunira des ren- 
« seignements de même nature sur le Pérou 
« et le Chili. Néanmoins, l'importance des 
a nouvelles qu'il aura à rapporter en Europe 
« pourra l'amener à hâter son retour . Ce sera à 
« lui à fixer le moment de son départ. Ilsechar- 
« géra des dépêches du général de Liniers et 

8 



134 LA MISSION. 

« reviendra en France avec le Consolateur { 1 ) . » 
Bien que le brick fût un assez bon marcheur, 
le voyage dura soixante-dix jours. Après avoir 
eu à lutter contre des vents contraires dans le 
golfe de Gascogne, il rencontra, par neuf 
degrés de latitude nord, des vents du sud qui 
l'obligèrent à louvoyer pendant deux ou trois 
semaines. La vie à bord d'un voilier au com- 
mencement du siècle ne ressemblait guère à 
celle qu'on mène aujourd'hui sur les magni- 
fiques paquebots qui font le service entre 
l'Europe et l'Amérique. Il y avait absence 
complète de confort. La nourriture était 
exécrable. Les conserves étaient d'invention 
récente, et leur adoption dans la marine de 
guerre datait de 1804. On en était réduit les 
trois quarts du temps au biscuit, aux légumes 
secs et à la viande salée, qui, à la longue, 

(1) Cette instruction signée par M. de Ghampagny est 
datée du 29 mai 1808. Le texte que je donne est la traduc- 
tion de la traduction espagnole qui m'a été communiquée 
par M. le général Mitre. La minute originale n'a pu être re- 
trouvée aux Affaires étrangères. 



LA MISSION. 135 

donne le scorbut. De plus, on n'avait que de 
l'eau conservée dans des tonneaux, où elle 
pourrissait et prenait un goût nauséabond que 
rien ne pouvait corriger. Si Ton ajoute à ces 
privations la crainte continuelle de rencon- 
trer un croiseur anglais auquel le petit bâti- 
ment eût été hors d'état de résister, on com- 
prendra que la traversée n'eut rien d'agréable 
pour Sassenay. Elle finit, du reste, comme elle 
avait commencé. Le navire eut la malchance 
de tomber, en arrivant dans les parages du 
Rio de la Plata, dans un épouvantable pam- 
pero. On appelle ainsi des vents terribles qui, 
après avoir balayé la pampa où rien ne leur 
fait obstacle, se déchaînent, avec une extrême 
violence, sur l'Atlantique. Le Consolateur fut 
rejeté à 600 milles au large. Lorsque la tem- 
pête eut cessé, il se rapprocha de la côte et 
essaya de gagner Montevideo. Des vents con- 
traires l'ayant arrêté cinq jours de suite, Sas- 
senay fit mettre le cap sur Maldonado, petit 
port fortifié situé à l'entrée du Rio de la Plata, 



136 LA MISSION. 

où Ton jeta l'ancre le 9 août, à huit heures et 
demie du matin. 

Une heure plus tard, l'envoyé français dé- 
barquait, n'emportant que la valise qui conte- 
nait ses dépêches et un léger portemanteau. 
Connaissant le pays, il savait qu'il serait obligé 
de voyager à cheval. Il laissait à bord tous ses 
bagages, qu'il ne devait plus revoir. Avant de 
quitter le navire, il avait donné au comman- 
dant, en vertu de ses instructions, l'ordre de 
se rendre à Montevideo et de l'y attendre. 

Cet ordre, le lieutenant Dauriac ne parvint 
pas à l'exécuter. En quittant Maldonado, il fut 
poursuivi par deux vaisseaux anglais de 80 et 
de 74 canons. Le Consolateur n'était pas de 
taille a lutter contre de pareils adversaires. 
Un calme qui survint l'empêcha de fuir, et son 
commandant n'eut d'autre ressource, pour 
échapper à l'ennemi, que de le faire échouer. 
Les Anglais détachèrent aussitôt huit grandes 
péniches remplies de soldats et de marins. 
Les Français, trop peu nombreux pour résister. 



LA MISSION. 131 

durent se jeter à la mer et gagner le rivage à 
la nage. Les ennemis abordèrent l'épave et la 
pillèrent. Tout ce qu'il y avait à bord de vivres, 
de liquides et d'effets fut emporté par eux. Ils 
négligèrent toutefois les armes. Ce fâcheux 
événement eut lieu le 10, dans la matinée. 
La nouvelle en fut portée rapidement à Bue- 
nos-Ayres, car Sassenay l'apprit avant son 
entrevue avec le vice-roi. 

Le marquis fut bien accueilli par l'officier 
qui commandait à Maldonado, et il obtint 
sans difficulté un pilote pour son navire, et 
pour lui-même des chevaux et une escorte. 
Il partit sans perdre de temps et franchit rapi- 
dement les trente lieues qui séparent Maldo- 
nado de Montevideo, où il arriva le lendemain. 
Il se présenta immédiatement chez le gouver- 
neur de cette importante forteresse. Ce gou- 
verneur n'était autre que don Xavier Elio, dont 
j'ai raconté les insuccès militaires à la Colonie 
et à Buenos- Ayres en 1807, insuccès qui ne 
l'avaient point empêché d'être promu général, 

8. 



138 LA MISSION. 

grâce à Liniers. Elio reçut l'envoyé français 
avec assez d'égards; mais après avoir écouté 
le récit des événements de Bayonne, il ne lui 
dissimula pas combien il en était affligé. Mon- 
tevideo se préparait à prêter serment de 6dé- 
lité à Ferdinand VII et à fêter son avènement 
au trône. Sassenay engagea le gouverneur à 
trouver moyen de suspendre cette cérémonie 
jusqu'au moment où il connaîtrait les résolu- 
tions du gouvernement de Buenos-Ayres au 
sujet des dépêches qu'il apportait. Il lui dit 
que, sans en connaître le contenu, il supposait 
qu'elles devaient porter des ordres relatifs 
aux événements de Bayonne, et, par consé- 
quent, rendre inutile le serment qu'on allait 
prêter. Elio répondit qu'il n'était pas le maître 
d'ajourner la prestation du serment, et que 
s'il prenait une pareille détermination, il pour- 
rait en résulter une fermentation dangereuse 
dans la population. Il donna en même temps 
à entendre à l'envoyé français qu'il ferait 
mieux de ne pas continuer sa route jusqu'à 



LÀ MISSION. 139 

Buenos-Ayres, où, d'après lui, Liniers, qui 
n'était environné que de troupes de gens du 
pays, avait peu d'influence et ne pourrait pas 
le protéger dans le cas où les nouvelles qu'il 
apportait provoqueraient un soulèvement. 
Cette réponse peu encourageante n'arrêta pas 
Sassenay. Il répliqua au gouverneur qu'il 
avait l'ordre de remettre ses dépêches au vice- 
roi, qu'il ne pouvait pas s'en dispenser, et qu'il 
le priait de lui donner les moyens de se trans- 
porter à Buenos-Ayres. Elio y consentit, en le 
faisant accompagner par un de ses officiers, 
don Xavier de Igarzabal, capitaine au régi- 
ment d'infanterie du Rio de la Plata. 

Le 11 août, Sassenay et son guide quit- 
tèrent Montevideo dans la matinée. En deux 
étapes, ils parcoururent les 44 lieues qui 
séparent cette ville de la Colonie, où ils arri- 
vèrent le lendemain soir. 

Si vite que Sassenay eût voyagé, il avait été 
devancé par les messagers que le commandant 
de Maldonado et le gouverneur de Montevideo 



140 LA MISSION. 

avaient successivement envoyés à Liniers. Les 
gauchos sont, on le sait, de merveilleux cava- 
liers, et, grâce à eux, le vice-roi connut l'arri- 
vée du marquis assez à temps pour envoyer 
au-devant de lui à la Colonie son fils aîné 
monté sur la canonnière la Belen qu'il com- 
mandait. Don Louis de Liniers prit à son 
bord les deux voyageurs, traversa le Rio pen- 
dant la nuit et les débarqua à Buenos-Ayres le 
13 août au matin. 

Si Sassenay avait compté sur une réception 
chaleureuse de la part de son ami, il dut être 
singulièrement désappointé. En arrivant à la 
forteresse, dans l'enceinte de laquelle se trou- 
vait l'habitation du vice-roi, le jeune Liniers 
disparut pendant qu'on introduisait le mar- 
quis et son compagnon dans la grande salle 
de réception, où on les laissa se morfondre 
pendant deux longues heures. 

L'arrivée d'un envoyé de l'empereur des 
Français avait, dès le premier moment, donné 
l'éveil au vice-roi. Lorsqu'il eut appris, soit 



LA MISSION. 141 

par un rapport d'Elio, soit par les conversa- 
tions que son fils avait pu avoir avec Sassënay 
pendant la traversée du Rio de la Plata, les 
graves événements qui venaient de s'accom- 
plir à Bayonne, il fut jeté dans une cruelle 
perplexité. Il avait jusque-là, ceci est hors de 
doute, ressenti et professé une vive admira- 
tion pour le grand capitaine qui régnait sur la 
France. Il est bien difficile de ne pas admettre, 
comme le dit le général Mitre, que sa première 
impulsion fut d'applaudir à une révolution 
qui, en substituant une dynastie nouvelle à 
une famille bien dégénérée et en réunissant 
sa patrie d'adoption à sa véritable patrie, 
ouvrait un champ plus vaste à son ambition 
et lui permettait d'entrevoir les plus brillantes 
destinées. Toutefois, à la réflexion, il lui 
fallut reconnaître que le caractère odieux du 
guet-apens dans lequel l'Empereur avait fait 
tomber Ferdinand VII, allait soulever les 
colères de tous dans la Colonie, aussi bien 
des créoles que des Espagnols, et que son 



112 LA MISSION. 

influence serait absolument impuissante à 
faire reconnaître l'usurpateur que Napoléon 
voulait imposer à la mère patrie. Il ne put pas 
se dissimuler non plus que sa nationalité allait 
forcément le rendre suspect à une population 
ombrageuse. Aussi se résolut-il à agir avec 
une extrême prudence et à ne risquer aucun 
acte qui pût être interprété contre lui. En 
conséquence, il convoqua immédiatement les 
principaux membres de l'audiencia et du 
cabildo, et ce fut en leur présence qu'il reçut 
l'envoyé français. 

Lorsque, après une longue attente, Sassenay 
fut enfin introduit dans la salle où se trou- 
vaient réunis le vice-roi et ses conseillers, il 
voulut se jeter dans les bras de son ami. Li- 
niers se recula, et lui adressant la parole en 
espagnol, lui déclara d'un ton froid et sec 
qu'il ne voyait en lui qu'un envoyé de l'Em- 
pereur, et qu'il le priait de faire connaître au 
conseil quel était le but de son voyage. Le 
marquis, un moment déconcerté par un accueil 



LA MISSION. 143 

auquel il était loin de s'attendre, reprit son 
assurance et répondit également en espagnol 
qu'il avait été chargé par son souverain d'ap- 
porter au vice-roi et aux autorités coloniales 
des dépêches importantes^. Ce disant, il remit 
aux mains de Liniers la valise qui les conte- 
nait. Celui-ci, après la lui avoir fait ouvrir, lui 
donna l'ordre de se retirer et le fit reconduire 
dans la salle de réception où il avait passé la 
matinée et où il lui fallut attendre de nouveau 
pendant un assez long espace de temps. 

Après la sortie de l'envoyé, Liniers donna 
lecture à ses conseillers des documents que 
renfermait la valise. Il y en avait de toutes 
sortes. Et d'abord, deux actes de la plus haute 
importance : en premier lieu, la renonciation 
de Ferdinand VII en faveur de son père, à la 
suite de la protestation que celui-ci avait for- 
mulée contre son abdication, et, en second 
lieu, la renonciation à la couronne d'Espagne, 
de Charles IV, du même Ferdinand VII et des 
autres infants, en faveur de Napoléon. Ces deux 



144 LA MISSION. 

actes étaient accompagnés de dépêches de 
M. de Champagny par lesquelles il faisait 
savoir que l'Empereur allait transférer les 
droits qui venaient de lui être cédés à son 
frère Joseph, et qu'il avait convoqué les Cortès 
pour Je 15 juin, à Bayonne, a l'effet de faire 
ratifier ces changements par la nation espa- 
gnole, dans la plénitude de son indépendance 
et de son intégrité. Ces dépêches, dont l'expé- 
dition s'était faite avec tant de hâte que quel- 
ques-unes n'étaient pas signées, étaient, au 
dire d'un historien, rédigées avec beaucoup 
d'art. Promesses et menaces y avaient été 
habilement mêlées pour gagner à la cause de 
Joseph ceux auxquels elles étaient adressées. 
A ces actes et à ces dépêches étaient jointes 
des lettres confidentielles des ministres espa- 
gnols O'farrill et Asanza, adressées aux vice- 
rois d'Amérique et des Philippines, leur enjoi- 
gnant de faire reconnaître le nouveau roi, et 
enfin un décret du Conseil de Castille, par 
lequel, en conséquence de la déclaration de 



LA MISSION. 145 

nullité de l'abdication de Charles IV et de la 
prière adressée par le fils au père de reprendre 
en main les rênes de l'État, ce que celui-ci 
avait fait, le Conseil donnait contre-ordre aux 
vice-rois et gouverneurs des colonies au sujet 
de la prestation de serment que lui-même 
avait précédemment ordonnée. 

La lecture de ces documents et de ces 
dépêches provoqua tout d'abord dans le Con- 
seil une explosion de colère contre Napoléon 
et des protestations de dévouement pour Fer- 
dinand VII. Dans la longue discussion qui sui- 
vit, plusieurs membres proposèrent de prendre 
des mesures violentes contre l'envoyé fran- 
çais et de s'assurer de sa personne. Grâce à 
Liniers, dont la manière de voir finit par pré- 
valoir, on s'arrêta à une résolution plus modé- 
rée. Sassenay fut rappelé, et le vice-roi lui 
déclara que la Colonie ne voulait absolument 
pas d'autre roi que Ferdinand VII, et qu'on 
allait le renvoyer immédiatement à Monte- 
video, où on lui ferait parvenir la réponse aux 

9 



146 LA MISSION. 

dépêches de l'Empereur et où on procure- 
rait, à lui et à l'équipage du Consolateur , les 
moyens de regagner l'Europe. Liniers lui fit 
en outre donner sa parole d'honneur de gar- 
der le secret le plus absolu au sujet des nou- 
velles qu'il avait apportées, en le menaçant, 
s'il y manquait, de prendre contre lui des 
mesures de rigueur. Après lui avoir donné 
connaissance des décisions du Conseil, le vice- 
roi le fit conduire dans une pièce de la rési- 
dence, où on le laissa seul livré à ses réflexions. 
À l'heure du dîner, Liniers le fit pourtant 
convier à prendre place à sa table. Il y trouva, 
outre la famille du vice-roi, quelques invités, 
probablement des membres de l'audiencia ou 
du cabildo. Après le repas, on l'enferma de 
nouveau. On lui avait annoncé qu'il reparti- 
rait dans la soirée. Le temps étant devenu 
très mauvais, son départ dut être remis au 
lendemain, et il passa la nuit dans la forteresse . 
Ce fut au cours de cette nuit, dans le moment 
où il avait renoncé à tout espoir de s'entrete- 



LA MISSION. 147 

nir avec Liniers, qu'il le vit tout à coup entrer 
dans la chambre où on l'avait enfermé. 

Je laisse ici la parole à l'envoyé français, 
dont je copie textuellement le rapport : 

« Avant de m'embarquer, j'eus cependant 
a l'occasion de voir en particulier M. de Li- 
« niers. Il s'excusa, je crois sincèrement, sur 
« la manière dont il m'avait reçu, me disant 
u que sa position l'exigeait, qu'il n'avait point 
a de troupes réglées, que son autorité ne con- 
te sistait que dans l'opinion, et que tout l'atta- 
tt chement qu'on avait pour lui tomberait du 
« moment qu'il s'écarterait de ce qui semblait 
a le vœu général. Ce qui me convainquit 
« encore plus de cette assertion fut la dépen- 
« dance dans laquelle je vis qu'il était du 
« cabildo ou corps municipal pour avoir de 
tt l'argent, pour payer ses troupes. Il m'as- 
« sura qu'il ne demandait pas mieux que de 
« voir changer un gouvernement qui n'avait 
a pas été reconnaissant envers lui pour les 
a services qu'il avait rendus, puisqu'on l'a- 



148 LA MISSION. 

« vait laissé vice-roi par intérim au lieu de lui 
« en confirmer la propriété, mais qu'il fallait 
« agir avec prudence et attendre que les cir- 
« constances lui permissent de se prononcer, 
« que jusque-là il temporiserait; qu'il me pro- 
« curerait les moyens de m'en retourner im- 
« médiatement, afin de rendre compte de la 
« situation et de faire en sorte qu'on lui en- 
ci voyât quelques secours d'hommes et d'ar- 
« gent, et qu'alors il pourrait réussir dans ce 
« qu'il désirait; que son intérêt et la haute es- 
u time qu'il avait de l'Empereur l'attachaient 
« davantage à la nouvelle dynastie, avec 
« laquelle son sort serait fixé, au lieu de l'état 
a d'incertitude dans lequel il vivait. » 

Le langage tenu par Liniers à l'envoyé 
français semble, au premier abord, être en 
contradiction avec le dévouement qu'il mon- 
tra plus tard pour la cause de Ferdinand VII. 
La contradiction n'est pourtant qu'apparente. 

Profondément attaché à son pays d'adop- 
tion, alors qu'il n'avait ni ne pouvait avoir un 



LA MISSION. 149 

dévouement bien profond pour les descen- 
dants dégénérés de Philippe V, le libérateur 
de Buenos-Ayres était préoccupé, avant tout, 
de maintenir l'intégrité de la monarchie espa- 
gnole et d'empêcher les colonies de se séparer 
de la mère patrie, quel que fût d'ailleurs le 
souverain qui régnât à Madrid. C'est sous 
l'empire de cette idée dominante qu'il agit en 
août 1808, et que nous le verrons deux ans 
plus tard faire le sacrifice de sa fortune et de 
sa vie pour maintenir la colonie sous le sceptre 
de Ferdinand VII. 

À l'heure où Sassenay apporta la nouvelle 
de l'abdication de Charles IV et de son fils, 
il crut fermement, comme la plupart de ses 
contemporains au début de la guerre de l'In- 
dépendance, que Napoléon triompherait faci- 
lement des résistances de l'Espagne, et que son 
frère serait, à courte échéance, le maître incon- 
testé de la péninsule Ibérique. Dès lors, il 
n'y avait, pour empêcher la scission qu'il 
redoutait, qu'à faire reconnaître par la Colo- 



150 LA MISSION. 

nie le roi qui allait occuper le trône de 
Charles-Quint, et c'est ce qu'il se montra dis- 
posé à faire si on lui en fournissait les moyens, 
et cela, d'autant plus volontiers, que ses sym- 
pathies et son intérêt l'attiraient vers le frère 
de l'Empereur. 

Liniers et Sassenay passèrent à s'entretenir 
ensemble toute la nuit du 13 au 14 août. Le 
vice-roi ne savait que ce que contenaient les 
dépêches. Il avait beaucoup à apprendre; 
aussi interrogea-t-il longuement son ancien 
ami sur les événements de Bayonne et d'Es- 
pagne. En le quittant pour ne plus le revoir, 
il lui réitéra la promesse de lui fournir les 
moyens de regagner promptement l'Europe, et 
il lui annonça qu'il lui ferait parvenir avant 
son départ de Buenos-Ayres, comme il le fit 
en effet, une lettre pour son agent à Monte- 
video, don Manuel Ortega, qui lui remettrait 
l'argent dont il aurait besoin, tant pour son 
équipement que pour son voyage. Il ne s'en 
tint pas là, et, sans se départir du rôle qu'il 



LA MISSION. 151 

s'était imposé, il écrivit à Elio, en lui recom- 
mandant de bien traiter Y envoyé français (il 
ne le désigna jamais par son nom), et de le 
faire partir le plus tôt possible pour l'Europe. 
Le 14 au matin, Sassenay fut embarqué 
sur la Belen. Le gros temps durait toujours et 
rendait la traversée difficile. Le marquis passa 
la journée à bord de la canonnière, en com- 
pagnie de don Louis de Liniers et de ses offi- 
ciers, et dîna avec eux. Pendant le repas, il fut 
rejoint par le capitaine Igarzabal, à qui le vice- 
roi avait donné ses instructions. Dans la soi- 
rée, on transborda l'envoyé et son gardien sur 
une autre canonnière, qui ne put pas partir 
non plus. Enfin, le 16, Sassenay ayant écrit au 
vice-roi pour lui demander de lui fournir un 
bâtiment plus capable de faire la traversée 
par une grosse mer, on le fit passer sur une 
felouque qui leva l'ancre à trois heures du 
soir et le débarqua à la Colonie le 17 au 
matin. Moins pressé au retour qu'à l'aller, il 
mit près de trois jours pour regagner Monte- 



rtta 



152 LA MISSION. 

video, où il n'arriva que le 19, à une heure de 
l'après-midi. 

Quelques heures auparavant, une goélette 
venue en cinquante jours de Cadix avait jeté 
l'ancre dans le port. Elle amenait un délégué 
de la Junte centrale de Séville, le général 
don Manuel de Goyenèche, porteur de nou- 
velles qui allaient permettre à Elio de don- 
ner un libre cours à la haine qu'il nourrissait 
en secret contre les Français, contre Napo- 
léon et contre Liniers. 

Goyenèche venait annoncer aux autorités 
coloniales que la guerre était déclarée entre 
l'Espagne et la France, et que tous ceux de 
nos compatriotes qui se trouvaient soit en 
résidence, soit de passage dans les villes de la 
Péninsule, avaient été impitoyablement mas- 
sacrés par les populations en délire. Il appor- 
tait l'ordre d'emprisonner tous les Français 
domiciliés dans l'Amérique espagnole. 

Bien que ces nouvelles n'eussent pas tardé 
à se répandre dans Montevideo, et que les 



LA MISSION. 153 

habitants surexcités eussent déjà commencé à 
insulter les Français qui s'y trouvaient, Sasse- 
nay ne les apprit que par Elio. Dès son arri- 
vée, il s'était rendu chez le gouverneur. Celui- 
ci lui fit un accueil tel qu'il étonna Igarzabal, 
pourtant habitué aux façons de son chef. Le 
général espagnol déclara brutalement au mar- 
quis que lui, les officiers et l'équipage du 
Consolateur étaient ses prisonniers; puis il lui 
fit part de la déclaration de guerre et du mas- 
sacre de ses compatriotes en Espagne, en ajou- 
tant que tous ceux qui servaient le tyran 
méritaient le même sort. Il le remit ensuite 
à la garde d'un de ses officiers, en donnant 
l'ordre de le conduire dans une boulangerie 
située en dehors de la ville, où était déjà 
enfermé le commandant du Consolateur. 

Cet officier était arrivé depuis peu d'heures 
à Montevideo. A Maldonado, il avait trouvé 
le meilleur accueil. Le commandant lui avait 
fourni des hommes pour concourir au sau- 
vetage des armes que les Anglais n'avaient 

9. 



154 LA MISSION. 

point pillées. Sur 600 fusils, 400 purent être 
retrouvés, à la grande satisfaction du chef 
espagnol qui se les était appropriés. Le 18, 
sur l'invitation du général Elio, qui leur avait 
envoyé un de ses aides de camp, les Fran- 
çais étaient partis pour Montevideo dans des 
charrettes fournies par le commandant. Ils 
n'y arrivèrent que le 20, mais Dauriac les y 
avaient précédés de vingt-quatre heures. On 
l'avait installé en dehors de la ville, au village 
de l'Aguada, où, à son grand étonnement, on 
le fit garder par douze soldats. Tout surpris de 
cet accueil si différent de celui qu'il avait reçu 
jusqu'alors, il se demandait ce qui avait pu 
provoquer un pareil changement, lorsque Sas- 
senay arriva pour le lui expliquer et lui an- 
noncer qu'il était, comme lui, prisonnier de 
guerre. Le marquis ne resta pas longtemps 
avec son compagnon d'infortune. Sur l'ordre 
du gouverneur, il fut, dans la journée même, 
conduit à la citadelle, enfermé dans un cachot, 
dépouillé de tous ses papiers et mis au secret. 



LA MISSION. 155 

Ainsi commença pour lui une longue et cruelle 
captivité. Elio tenait sa victime, et, ne pouvant 
atteindre Liniers, il allait assouvir sur elle tout 
ce qu'il avait au cœur de haine contre son glo- 
rieux et vaillant chef. 



CHAPITRE VI 

LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS 

(1808-1809) 

Situation difficile créée au vice-roi par la mission de Sassenay. 
— Mécontentement à Buenos-Ayres. — Révolte de Mon- 
tevideo. — Intrigues du parti espagnol. — Soulèvement du 
1 er janvier 1809. — Destitution de Liniers par la régence 
de Cadix. — Sa retraite et son abnégation. 

Quelques précautions qu'eût prises le vice- 
roi pour cacher l'arrivée d'un envoyé de l'em- 
pereur des Français, la nouvelle s'en était 
pourtant répandue dans Buenos-Ayres. La 
population s'était si bien habituée, depuis la 
chute de Sobremonte, à intervenir dans tous 
les actes du gouvernement, qu'il était, sinon 
impossible, du moins fort difficile de ne pas 
lui faire une communication officielle au sujet 
de l'événement dont elle se préoccupait. Aussi 
Liniers, après en avoir longuement délibéré 



LES SUITES DE LA MISSION. 157 

toute la journée du 14 avec les membres de 
l'audiencia, lança-t-il, d'accord avec eux, sous 
la date du 15 août, une proclamation qui, en 
fournissant des armes à ses ennemis pour le 
rendre suspect à la Junte centrale de Séville, 
fut cause de sa ruine. Cette proclamation n'est 
évidemment que la mise à exécution du sys- 
tème de temporisation et de ménagements 
qu'il avait exposé à Sassenay dans leur entre- 
tien secret. S'il ne la rédigea pas lui-même, 
comme on Ta prétendu, il en fut certainement 
l'inspirateur, et elle porte sa signature. Son 
authenticité, contestée par quelques auteurs, 
ne saurait plus être mise en doute, aujourd'hui 
que le général Mitre a retrouvé l'un des 
exemplaires imprimés répandus à l'époque 
dans le public. 

Voici cette proclamation : 

« Très fidèles habitants de Buenos- A yres, 

a Depuis l'entrée du dernier vaisseau de 
« Cadix, annonçant les événements accomplis 



158 LES SUITES DE LA MISSION 

« dans notre mère patrie , l'abdication de 
a Charles IV, celle de son fils Ferdinand et la 
« retraite de toute la famille royale en France, 
« vous êtes, sans doute, impatients de fixer 
« votre opinion sur un objet qui intéresse si 
a vivement votre loyauté. Votre anxiété a dû 
« redoubler encore en voyant arriver ici un 
« agent français. 

« D'après les dépêches qu'il a apportées, 
« l'empereur des Français a reconnu l'indé- 
« pendance de la monarchie espagnole et de 
« ses possessions d'outre-mer, sans retenir ni 
« demander la plus petite de ses provinces. 
« Il maintient l'unité de notre religion, nos 
« propriétés, nos lois et nos usages, qui garan- 
ce tissent notre future prospérité; et, quoique le 
ce sort de notre monarchie ne soit pas entière- 
ci ment décidé, les Gortès ont été assemblées 
« à Bayonne le 15 juin dernier. Elles sont 
ci composées des députés des villes espagnoles 
« et de citoyens de tout rang au nombre de 
« cent cinquante. Sa Majesté Impériale et 



H 



ET LA CHUTE DE LIMIERS. 159 

« Royale, après avoir applaudi a vos efforts et 
a à votre courage, vous exhorte à maintenir 
« votre tranquillité, à conserver vos bonnes 
« dispositions, et vous promet tous les secours 
« dont vous pourrez avoir besoin. Je n'ai pas 
u hésité à répondre à Sa Majesté Impériale 
a que cette ville se distinguera toujours par 
« son attachement à son légitime souverain, 
a et qu'elle recevra avec satisfaction toute 
u espèce de secours consistant en armes, 
« munitions et troupes espagnoles. 

« Dans des temps si malheureux, rien ne 
« saurait contribuer davantage à notre sécu- 
u rite qu'une réunion franche et pure de 
ce sentiments et d'opinions sur un point aussi 
a intéressant que celui dont il s'agit. Imitons 
« les exemples de nos ancêtres : ils évitèrent 
« à ce pays les malheurs qui accablèrent l'Es- 
« pagne dans la guerre de Succession, en 
« obéissant au prince légitime qui fut placé 
« sur le trône . 

« Je communique mes intentions aux dif- 



160 LES SUITES DE LA MISSION 

a férents chefs des provinces du continent, 
a pour que leurs efforts et leur unanime con- 
te cours assurent la prospérité de cette ville, 
« qui, par son énergie et sa bonne conduite, 
« est devenue le boulevard de l'Amérique 
« méridionale. Je vous répète encore qu'il 
« n'y a pas de salut à espérer pour vous sans 
« une union entière, sans une confiance sans 
« bornes dans vos autorités constituées. De 
« leur côté, uniquement occupées du bien 
« public, elles verraient avec peine, mais 
« réprimeraient avec fermeté tout excès et 
« toute disposition contraire (1). » 
Cette proclamation fui mal accueillie à 

* 

Buenos-Ayres. Elle y mécontenta tout le 
monde, aussi bien les créoles que les Espa- 
gnols. Les uns et les autres croyaient à la con- 

(1) J'ai copié cette proclamation dans l'ouvrage de 
M. Jules Richard, p. 33. Les passages importants qu'en 
donne le général Mitre, p. 229, se retrouvent dans la tra- 
duction de M. Jules Richard, sauf un où Liniers se plaint 
des clameurs des oisifs qui, par de vaines conjectures, ont 
mis en doute son dévouement bien connu. 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 161 

quête de la Péninsule par Napoléon et son- 
geaient, sous couleur de fidélité à Ferdi- 
nand VII, à briser les liens qui unissaient la 
Colonie à la mère patrie. Les premiers rêvaient 
l'Amérique aux Américains; les seconds, de 
faire de cette même Amérique une autre 
Espagne, où ils continueraient à être la classe 
dirigeante. L'idée d'attendre l'issue delà lutte 
engagée en Europe et de se soumettre au 
vainqueur ne souriait ni aux uns, qui voulaient 
être indépendants, ni aux autres, qui ne vou- 
laient à aucun prix de Joseph pour roi. Tou- 
tefois, comme les créoles qui formaient la 
majorité de la population de Buenos-Ayres 
étaient sincèrement et passionnément attachés 
au vice-roi, il n'en résulta pour le moment 
que des clameurs. Elles l'avertirent qu'il avait 
fait fausse route, et qu'il ne pouvait conserver 
sa popularité qu'en prenant franchement le 
parti du fils de Charles IV. C'est ce qu'il fit. 
Son premier soin fut d'avancer au 2 1 la céré- 
monie de la prestation du serment à Ferdi- 



162 LES SUITES DE LA MISSION 

nand VII, primitivement fixée au 31 août. Elle 
eut lieu sous la présidence du général de 
Goyenèche, arrivé tout exprès de Montevideo. 
Le lendemain, le cabildo publia, sous l'inspi- 
ration du fougueux alcade D. Martin Àlzaga, 
qui était, comme je l'ai dit plus haut, le chef 
reconnu du parti espagnol, un manifeste d'où 
ressort clairement le but poursuivi par ce 
parti : «Laissez à l'Europe, y est-il dit, le soin 
« de recouvrer ses droits. Votre sort, à vous, 
« est décidé, et rien ne pourra changer vos 
« destinées. Vous n'obéirez jamais qu'au sou- 
» verain à qui vous avez prêté serment. Nous 
« n'aurons de relations qu'avec sa personne. » 
Au point de vue espagnol, Àlzaga était dans 
le faux, et Liniers avait raison. Le mouvement 
séparatiste dont l'alcade prenait l'initiative 
devait fatalement tourner au profit des créoles. 
Sous la pression de l'opinion publique très 
surexcitée, Liniers se crut malheureusement 
obligé de donner des gages de sa fidélité à Fer- 
dinand VII. Il fit, ou laissa publier le 26 août, 



ET LA CHUTE DE LINIE11S. 163 

un pamphlet anonyme dans lequel l'Empereur 
fut fort maltraité. Il y était question de la mis- 
sion de Sassenay , et il y était dit que Napoléon 
avait eu Taudace de demander au vice-roi de 
conserver la Colonie pour Joseph Bonaparte, en 
le menaçant, s'il n'obéissait pas, de l'en rendre 
responsable. Il ne s'en tint pas là, il lança 
le 9 septembre une nouvelle proclamation 
dans laquelle il traita l'Empereur de monstre 
de vanité, de tyran ambitieux et de destructeur 
de l'humanité. Ces expressions malheureuses, 
que l'on regrette de trouver sous la plume du 
vainqueur de Beresford et de Whitelocke, ne 
devaient ni désarmer ses ennemis, ni les empê- 
cher de poursuivre sa ruine. 

A Montevideo, la proclamation du 15 août 
fut le signal d'un révolution. Les Espagnols y 
étaient en majorité. Liniers leur était suspect 
à double titre, comme Français et comme chef 
du parti créole. On peut juger de l'effet que 
produisit sur eux la proclamation. Elle était 
accompagnée d'une circulaire confidentielle 



164 LES SUITES DE LA MISSION 

adressée aux autorités subalternes et rédigée 
en termes ambigus ; le nom de Ferdinand VII 
n'y était pas prononcé non plus. Elio s'em- 
pressa de la rendre publique, ainsi que sa 
réponse, que voici : « Votre Excellence croit, 
« disait-il, que pour prendre un parti il faut 
« attendre l'issue des événements qui s'ac- 
« complissent en Europe; je suis d'un tout 
« autre avis. Je n'ai jamais douté des géné- 
« reux et fidèles Espagnols, je les connais. 
a J'ai fait avec eux la guerre à la France. C'est 
« pour cela que j'ai confiance en eux. Mais 
a si, par malheur, l'Espagne ou quelqu'une 
« de ses provinces était d'un avis opposé au 
« mien, je déclarerais la guerre à l'Espagne 
« elle-même, comme à toute province ou à 
u tout individu qui n'engagerait pas une lutte 
a à mort contre le monstre inique qui a violé 
« toutes les lois humaines. Tels sont les sen- 
« timents des habitants de Montevideo que je 
« suis chargé d'exprimer à Votre Excellence. » 
C'était une véritable déclaration de guerre. 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 165 

Le vice-roi y répondit en appelant Elio à 
Buenos-Ayres pour rendre compte de sa con- 
duite. Celui-ci refusa d'obéir. Un pareil acte 
d'insubordination aurait dû être immédiate- 
ment réprimé avec vigueur. Il est à croire que 
si Liniers s'était présenté en personne devant 
Montevideo avec les corps créoles sur les- 
quels il pouvait compter, les troupes que com- 
mandait Elio n'auraient pas osé lui résister. 
Malheureusement, à partir de cette époque 
jusqu'au moment où il remit le pouvoir aux 
mains de son successeur, Liniers, si vaillant 
devant l'ennemi, perdit toute son énergie au 
milieu de ces discordes civiles. Au lieu d'agir 
par lui-même et de compter sur son prestige 
qui était toujours très grand, il se contenta de 
destituer Elio et de lui nommer un succes- 
seur. Ce successeur, le capitaine de frégate 
don Juan Angel Michelena, était un hâbleur 
plus fort en paroles qu'en actions. Il partit 
sans troupes, n'ayant pour réussir que des 
lettres adressées par Liniers aux chefs de 



166 LES SUITES DE LA MISSION 

corps. Il arriva le 20 septembre dans les en- 
viron de Montevideo. Au lieu d'entrer hardi- 
ment dans la place et d'y produire sa commis- 
sion, il fit porter secrètement les lettres du 
vice-roi aux destinataires. Ceux-ci lui répon- 
dirent en s'excusant de ne pas pouvoir le 
reconnaître pour gouverneur. Sur le tard, il 
entra dans la ville et se rendit à la forteresse. 
Elio, prévenu de son arrivée, l'attendait de 
pied ferme. Dès les premiers mots, une vio- 
lente discussion s'engagea entre ces deux 
hommes. Emporté par la colère, Michelena 
saisit un pistolet et ajusta Elio. Celui-ci bon- 
dit sur lui, lui arracha l'arme des mains et le 
cribla de coups de poing. Michelena riposta 
de son mieux ; mais le combat ne tourna pas à 
son avantage, et il se vit obligé de quitter la 
forteresse, tout meurtri des horions qu'il avait 
reçus de son vigoureux adversaire. 

Le bruit de cette scène ne tarda pas à se 
répandre dans la ville. Sur les dix heures du 
soir, une foule nombreuse envahit la cour de 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 167 

la forteresse, en vociférant qu'elle ne voulait 
pas d'autre chef qu'Elio. Le gouverneur sortit 
de chez lui pour remercier les manifestants. 
« J'ignore pourquoi ils m'appellent à la capi- 
« taie, leur dit-il ; je déclare que si j'ai fait une 
« faute, je veux qu'ils prennent ma tête ici, 
« je me refuse à aller à Buenos-Ayres. » Ces 
paroles furent couvertes d'applaudissements; 
les cris de : Vive Elio! Mort au traître! mort à 
Michelena! mort à ceux de Buenos-Ayres ! écla- 
tèrent avec frénésie. La foule porta le gouver- 
neur en triomphe tout autour de la cour. Il 
finit pourtant par se débarrasser d'elle, en lui 
promettant de convoquer une assemblée de 
notables, et la décida à regagner la ville. Elle 
partit précédée de la musique du régiment 
de Rio de la Plata, et, toujours hurlant et 
vociférant, alla devant la maison où Miche- 
lena était logé, pousser des cris de mort contre 
lui. L'agent de Liniers prit peur. Pour se 
débarrasser de lui, ses hôtes l'engagèrent à 
fuir. Ils le menèrent secrètement au môle, où 



168 LES SUITES DE LA MISSION 

il trouva une barque qui le conduisit au vil- 
lage de l'Aguada, d'où il regagna Buenos- 
Ayres comme mieux il put. 

Le lendemain, Elio convoqua rassemblée 
des notables. Celle-ci, imitant l'exemple des 
villes de la Péninsule, nomma une Junte uni- 
quement composée d'Espagnols, dont le géné- 
ral eut la présidence. Pendant son court 
séjour à Montevideo, Goyenèche, emporté lui 
aussi par sa haine contre les envahisseurs de 
sa patrie, s'était laissé aller à dire au gouver- 
neur qu'il y avait incompatibilité entre la 
nationalité de Liniers et les hautes fonctions 
dont il était revêtu. Ces paroles du délégué 
devinrent le mot d'ordre de la Junte, qui tra- 
vailla sans relâche au renversement du vice- 
roi et se prépara à envoyer un agent en 
Espagne pour obtenir de la Junte de Séville la 
destitution de l'homme qu'elle haïssait. Pour 
forger les armes dont il avait besoin pour 
perdre Liniers auprès du gouvernement cen- 
tral, Elio fit commencer une instruction contre 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 169 

Sassenay. Le pauvre homme, que son impla- 
cable geôlier avait soumis au régime le plus 
rigoureux, subit le 3 octobre un long interro- 
gatoire. Les ennemis de Liniers n'en purent 
tirer aucune arme contre lui. Sassenay raconta 
qu'il avait été fort mal reçu par le vice-roi, et, 
tout en avouant qu'il l'avait revu un instant 
seul dans la soirée du 13, déclara qu'ils avaient 
uniquement causé ensemble de la délivrance 
de Buenos-Ayres. L'officier chargé de l'in- 
struction, D. Diego Ponce de Léon, interrogea 
tour à tour Igarzabal, le compagnon de route 
de Sassenay, D. Manuel Ortega, le correspon- 
dant de Liniers, chargé de remettre à l'envoyé 
l'argent nécessaire à son voyage de retour, et 
bien d'autres encore. Mais de tous ces inter- 
rogatoires il ne ressortit rien qui pût fournir 
à Elio des armes .nouvelles contre son rival 
détesté. 

La révolte de Montevideo contre son auto- 
rité avait fort irrité Liniers. Au lieu de la 
réprimer par les armes, comme il aurait dû le 

10 



170 LES SUITES DE LA MISSION 

faire sans consulter personne, il soumit la 
question à Taudiencia. Cette assemblée de 
doctes légistes se refusa à sanctionner des 
mesures violentes et se mit à échanger des 
mémoires avec les rebelles. Ceux-ci ne se 
soumirent naturellement pas, mais, encou- 
ragés par cette faiblesse, ils poussèrent le parti 
espagnol de Buenos-Ayres à renverser Liniers 
par la violence. Don Martin Àlzaga se mit, 
cela va sans dire , à la tête de la conspiration 
qui éclata le 1 er janvier 1809. 

Ce jour était celui fixé pour les élections 
municipales. Au son de la cloche qui convo- 
quait la population pour lui en faire connaître 
les résultats, la plaza Mayor fut envahie par 
les tercios espagnols, des Galiciens, des Bis- 
cayens et des Catalans, qui vinrent se ranger 
en armes devant l'hôtel de ville, en criant : 
Une Junte comme en Espagne! A bas le Français 
Liniers! La chose était arrangée dès le matin. 
Le cabildo présidé par D. Martin Alzaga 
venait de rendre compte des élections au vice- 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 171 

roi. Au sortir de la forteresse, l'alcade et ses 
collègues joignirent leurs cris à ceux des ma- 
nifestants et mirent aux voix la nomination 
d'une Junte et la destitution de Liniers. Ces 
deux motions furent naturellement votées 
d'enthousiasme. 

Le vice-roi savait que le régiment des patri- 
cios était depuis six heures du matin réuni en 
armes dans ses quartiers. Ce régiment était 
commandé par un officier d'une grande éner- 
gie, D. Cornelio Saavedra, qui avait pris une 
part des plus brillantes à la défense de Buenos- 
Ayres en 1807. Liniers lui envoya Tordre de 
venir occuper la forteresse. Saavedra accourut 
rapidement, pénétra à la sourdine dans la 
place par la poterne du rivage et vint ranger 
ses hommes sur les remparts. 

Ce déploiement de forces et l'attitude résolue 
des patricios intimidèrent les rebelles . L'é vêque 
Lue, qui était au nombre des conspirateurs, 
s'offrit à négocier la paix et se présenta à la 
forteresse. Un dialogue des plus vifs s'en- 



172 LES SUITES DE LA MISSION 

gagea entre lui et Saavedra en présence de 
Liniers. L'évêque demanda au commandant 
de se retirer pour éviter l'effusion du sang ; 
celui-ci répliqua en réclamant l'évacuation 
de la place par les rebelles et en déclarant 
que le vice-roi ne serait pas déposé. Liniers, 
qui se voyait avec peine en butte à la haine 
du parti espagnol, finit par subir l'influence de 
l'évêque. Saavedra impatienté déclara qu'il se 
retirerait si le vice-roi le lui ordonnait, mais 
qu'il rentrerait dans ses quartiers en traver- 
sant la plaza Mayor, et qu'il resterait sous les 
armes tant que les corps espagnols ne se 
seraient pas retirés. Ainsi fut fait. Les patri- 
cios défilèrent en colonne sur la place et rega- 
gnèrent leur caserne, où ils furent bientôt 
rejoints par les bataillons des arribenos, des 
nègres et mulâtres, des Ândalous, par l'artil- 
lerie et par des escadrons indigènes de hus- 
sards et de carabiniers. Ces troupes formaient 
une véritable armée, à laquelle les tercios espa- 
gnols n'étaient pas en état de résister. 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 173 

Lorsque les patricios eurent évacué la for- 
teresse, une députation du cabildo se rendit 
auprès de Liniers. La foule qui remplissait 
la place poussait toujours les mêmes cris. 
Elle demandait la nomination d'une Junte et 
la déposition de Liniers. Celui-ci consentit 
à la réunion d'une assemblée de notables, 
qui, sous la pression des menaces du dehors, 
l'engagea à l'unanimité à se démettre du pou- 
voir. Il y consentit, et l'on se mit à dresser 
l'acte qu'il devait signer. 

Les conspirateurs espagnols avaient compté 
sans Saavedra. Informé de ce qui se passait 
à la forteresse, il en fit part aux troupes ran- 
gées sous ses ordres et les porta sur la plaza 
Mayor. La nouvelle de cette contremarche 
des forces indigènes parvint vite au palais. 
Liniers chargea aussitôt un de ses officiers 
de porter à Saavedra l'ordre de rétrograder. 
Cet officier était créole. Au lieu d'exécuter 
sa commission, il dit au commandant des 

patricios que le vice - roi était entouré 

10. 



174 LES SUITES DE LA MISSION 

d'hommes qui voulaient la destruction de son 
régiment, et que, comme fils du pays, il l'en- 
gageait à désobéir. Saavedra ne se le fit pas 
dire deux fois ; il déboucha sur la place fusils 
chargés et mèches allumées, et rangea ses 
troupes devant la vieille arcade mauresque, 
en pointant ses huit pièces de canon contre 
le palais municipal. Après avoir pris ses dis- 
positions et laissé le commandement au major 
don Juan -José Viamont, il pénétra inopi- 
nément à la tête de tous les chefs de corps 
dans la salle où Ton délibérait. Son entrée 
jeta le désarroi parmi les conspirateurs. 
L'évêque fut le premier à recouvrer la pa- 
role, et s'approchant de Saavedra, il lui dit : 
a Grâce à Dieu, tout est fini. Son Excellence 
« aime beaucoup le peuple et ne veut pas 
a qu'à cause d'elle on verse du sang. Elle 
« s'est décidée à donner sa démission. — Et 
« qui est-ce qui a autorisé Son Excellence à 
« renoncer à un mandat qu'elle détient légi- 
«» timement? — Commandant, murmura 



ET LA CHUTE DE LIMIERS. 175 

« l'évêque d'un ton suppliant, vous n'allez 
« pas faire répandre du sang ! — Ni moi ni 
« mes compagnons ne sommes cause de cette 
« révolution, reprit le commandant des pa- 
« tricios» J'ai dit et je répète : Aucune raison 
a ne peut autoriser une pareille violence. 
« — Mais c'est le peuple qui l'exige ! s'écria 
« l'évêque. — Allons donc! riposta Saa- 
« vedra, c'est faux, absolument faux. Que 
« M. de Liniers vienne avec nous, qu'il se 
« présente au peuple; et si celui-ci dit qu'il 
« ne veut pas qu'il conserve son mandat, 
« moi et mes compagnons, nous nous reti- 
« rerons. » Et prenant résolument le vice- 
roi par le bras, il l'entraîna en lui disant : 
« Votre Excellence va entendre de la bouche 
« du peuple quelle est sa volonté. » La nuit 
approchait au moment où Liniers, entouré 
de tous les chefs indigènes, franchit le pont- 
levis de la forteresse. En l'apercevant, les 
soldats créoles et la population indigène qui 
s'était jointe à eux firent retentir l'air de 



176 LES SUITES DE LA MISSION 

leurs acclamations en criant : Vive Santiago 
Liniers! Nous ne voulons que lui pour chef. 
L'enthousiasme était tel qu'on vit des nègres 
ôter leur chemise et la jeter sous les pieds 
du libérateur. Pendant ce temps, les Espagnols 
restés dans la forteresse étaient littéralement 
terrifiés. Un des chefs créoles arracha des 
mains du greffier du cabildo l'acte qu'on 
avait voulu imposer à Liniers, et le déchira 
en mille morceaux. 

Les bataillons espagnols étaient toujours, 
à l'ouest de la place, rangés devant le cabildo. 
Le vice-roi leur envoya l'ordre de déposer 
les armes. Pour appuyer cet ordre, les patri- 
cios firent mine de charger. Ce fut le signal 
de la débandade. Galiciens, Biscayens, Cata- 
lans s'enfuirent à toutes jambes, en jonchant 
le sol de leurs armes pour courir plus vite. 
Les hussards dispersèrent les quelques groupes 
qui ne s'étaient point dissipés, et l'ordre fut 
rétabli. 

Ainsi finit cette tentative insurrectionnelle, 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 177 

qui raffermit pour quelques mois le pouvoir 
de Liniers, en assurant la prépondérance du 
parti créole. Les corps espagnols furent dis- 
sous et désarmés, et les chefs de la conspira- 
tion poursuivis en justice. Don Martin Àlzaga 
et quatre autres, des plus compromis furent 
envoyés sur la côte de Patagonie. 

Malheureusement pour l'Espagne, les in- 
trigues du parti vaincu le 1 er janvier à Buenos- 
Ayres, mais toujours tout -puissant à Mon- 
tevideo, finirent par être couronnées de succès. 
Les agents que ce parti avait envoyés dans 
la Péninsule obtinrent de la Junte de Se ville 
la révocation de Liniers. Elle ne prit pas tou- 
tefois cette grave résolution sans hésitation, 
non qu'elle 'en prévît les désastreuses consé- 
quences, mais dans la crainte que le vain- 
queur de Beresford ne profitât de sa popula- 
rité pour se mettre à la tête du parti créole 
et lever l'étendard de la révolte. Elle s'efforça 
donc d'adoucir par des faveurs honorifiques 
l'amertume de la mesure qu'elle prenait 



178 LES SUITES DE LA MISSION 

contre lui. La lettre lui annonçant sa des- 
titution l'informa qu'en récompense de ses 
services il était créé comte de Buenos-Ayres, 
et que ce titre de Castille lui était conféré 
exempt de tous droits pour lui, son fils et ses 
successeurs, avec une rente de 25,000 francs 
à toucher sur les revenus de la vice-royauté. 

Pour remplacer Liniers, la Junte avait fait 
choix de don Balthasar de Gisneros, lieu- 
tenant général de la marine. Elle nomma, en 
même temps, Elio inspecteur des armées de 
la vice-royauté, et le maréchal de camp Nieto 
gouverneur de Montevideo. C'était, en remet- 
tant le pouvoir aux mains du parti espagnol, 
irriter profondément l'élément créole. 

Cisneros débarqua à Montevideo en juin 
1809. Il avait ordre de dissoudre la Junte de 
cette ville en la comblant d'éloges et d'hon- 
neurs, de mettre en liberté les conspirateurs 
du 1 er janvier, et finalement de renvoyer 
Liniers en Espagne. 

Le nouveau vice-roi agit en homme con- 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 179 

vaincu qu'il ne pourrait prendre possession 
de son poste que par la force des armes. 
Après avoir fait sonder par des émissaires 
les chefs des régiments indigènes, il se porta 
à la Colonie avec un petit corps de troupes, 
fort inquiet de l'accueil qu'allaient lui faire, et 
son prédécesseur, et la population de Buenos- 
Ayres. 

L'heure où Jacques de Liniers apprit l'ar- 
rivée de Cisneros à la Colonie fut l'heure 
décisive de sa vie. Jamais homme n'eut une 
occasion plus favorable de satisfaire son 
ambition et de se venger de l'injustice d'un 
gouvernement qui avait méconnu ses ser- 
vices. Rien ne lui eût été plus facile que de 
lever, à ce moment, l'étendard de la révolte. 
Les principaux patriotes et les chefs des régi- 
ments indigènes qui s'étaient compromis pour 
lui le 1 er janvier, et qui voyaient avec ter- 
reur le retour de la prépondérance du parti 
espagnol, le suppliaient de résister aux ordres 
de la Junte de Séville et d'en appeler aux 



180 LES SUITES DE LA MISSION 

armes. La population et les soldats créoles 
ne demandaient qu'à le suivre dans cette 
voie. Avec les forces écrasantes sur lesquelles 
il pouvait compter, il était sûr de la victoire. 
La tentation dut être forte ; pourtant Liniers 
n'y succomba pas. Profondément attaché à 
l'Espagne, il lui sacrifia son ressentiment et 
se refusa à travailler à son démembrement. 
Au rôle brillant de fondateur d'une Répu- 
blique qui lui eût valu sans nul doute une 
célébrité égale à celle qui entoura plus tard 
le nom de Bolivar, il préféra le rôle modeste 
et ingrat de victime résignée, et il se soumit 
avec une rare abnégation à la mesure aussi 
injuste qu' impolitique qui, en lui enlevant le 
gouvernement de la Colonie deux fois sauvée 
par lui, récompensait si mal ses glorieux et 
éclatants services. 

Cisneros ne se hâta pas de traverser l'es- 
tuaire. Il sentait le terrain mal affermi sous 
ses pas tant que son adversaire ne lui aurait 
pas remis le pouvoir. Il lui demanda donc de 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 181 

venir le trouver à la Colonie. Liniers y con- 
sentit. Lorsque la nouvelle de son prochain 
départ se répandit dans Buenos -Ayres, la 
population accourut à la forteresse pour s'y 
opposer. La parole chaude et vibrante du 
libérateur calma toute cette effervescence, et 
la foule se dispersa en criant : Vive le vice- 
roi Liniers! 

Pour échapper à de nouvelles manifesta- 
tions, Liniers s'embarqua pour la Colonie le 
26 juin à quatre heures du matin avec une 
suite peu nombreuse. La traversée s'effectua 
rapidement, et à neuf heures il frappait à la 
porte de la maison où logeait Cisneros. Lors- 
qu'on annonça à celui-ci l'arrivée de son pré- 
décesseur, son premier mouvement fut de de- 
mander s'il était seul. « Oui, seul » , lui fut-il 
répondu. A ces mots, il respira plus librement. 
Les deux vice -rois s'embrassèrent cordia- 
lement et eurent ensemble un long entretien 
qui dissipa en partie au moins les défiances 

de Cisneros. Liniers repartit pour Buenos- 

îi 



182 LES SUITES DE LA MISSION 

Ayres; mais comme, malgré sa démarche si 
loyale, le nouveau vice-roi hésitait encore à 
se transporter dans la capitale, il se démit 
du commandement militaire et le transmit 
au maréchal de camp don Vincent Nieto. 

Le 30 juin, Cisneros fit enfin son entrée à 
Buenos-Ayres, au milieu des acclamations de 
la population européenne, qui saluait en lui 
le rétablissement de la prépondérance espa- 
gnole. 

Le nouveau vice-roi ne tarda pas à recon- 
naître que les ordres qu'il avait reçus de la 
Junte de Séville n'étaient pas faciles à exé- 
cuter. S'il put mettre en liberté les fauteurs 
de l'émeute du 1 er janvier 1809 et recon- 
stituer les corps européens, il dut renoncer à 
désarmer et à dissoudre les corps indigènes. 
Les créoles, se sentant les plus forts, se refu- 
sèrent énergiquement à déposer les armes. 
Il dut également renoncer à faire partir pour 
l'Espagne Liniers, désireux de rester dans le 
pays. La popularité du libérateur de Buenos- 



ET LA CHUTE DE LINIERS. 183 

Ayres était telle que toute violence exercée 
contre lui eût été le signal d'une révolution. 
Le nouveau vice-roi autorisa donc son pré- 
décesseur à se retirer à Cordoba, comme il 
le désirait. Celui-ci quitta Buenos-Ayres en 
août, après avoir adressé aux représentants de 
Ferdinand VII en Espagne un long mémoire 
qui trahit toute l'amertume de ses sentiments. 
La chute de Liniers, prélude de l'établis- 
sement du régime républicain dans l'Argen- 
tine, fut, on ne saurait se le dissimuler, 
l'œuvre de Napoléon. Comme le dit, dans 
un langage imagé, l'un des auteurs qui ont le 
mieux approfondi l'histoire de cette période 
troublée, le rayon diplomatique dirigé par le 
conquérant sur les provinces du Rio de la 
Plata foudroya le héros dont il voulait faire 
l'instrument de ses ambitieux desseins. Le 
coup fut mortel, Liniers ne s'en releva pas. 
Malgré le prestige dont l'entouraient ses vic- 
toires, l'Espagne ombrageuse et défiante ne 
lui pardonna pas de s'être laissé soupçonner 



184 LA CHUTE DE LINIERS. 

d'infidélité à la cause de Ferdinand VII, et 
le sacrifia impitoyablement, et, ajoutons-le, 
impolitiquement, aux rancunes du parti qui 
avait succombé à Buenos-Ayres le 1 er janvier 
1809. 



CHAPITRE VII 

LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY (1) 

(1808-1810) 

Captivité à Montevideo. — Cruauté du général Elio. — 
Première évasion. — Seconde captivité plus cruelle. — 
Transfert à Cadix. — Terribles souffrances sur les pon- 
tons. — Révolte et évasion des prisonniers du ponton la 
Vieille- Castille. — Sassenay rentre en France. 

Le général Elïo avait, je l'ai déjà dit, plus 
d'un trait de ressemblance avec ces sombres 



(1) Julien Mellet, déjà cité, p. 12 et p. 22. — Gazette 
officielle ou le Moniteur universel, n° du 21 juin 1810. — 
Rapport du général baron Semelle sur l'événement arrivé 
dans la baie de Cadix dans la nuit du 15 au 16 mai 1810. 
— Lorédan Larchey, Les suites d'une capitulation; Récits 
des captifs de Baylen, p. 157 à 174. — Archives du Foreign 
Office. Lettre de M. William Hamilton à M. Wellesley, 
ambassadeur de Sa Majesté Britannique auprès de la régence 
de Cadix, du 28 mai 1810. 

Archives des affaires étrangères : 

Espagne. — Tome DCLXXXI, f° 119, 5 février. Décret 



186 LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

capitaines qui furent, dans les Pays-Bas, les 
aveugles exécuteurs des volontés de Phi- 
lippe II. C'était incontestablement un brave 
soldat qui n'était pas dépourvu de sentiments 
généreux, mais c'était aussi un fanatique. Il 
éprouvait pour tous ceux qui servaient Napo- 
léon une haine farouche, aussi violente que 
celle qu'avaient nourrie contre les hérétiques 
les compagnons du duc d'Albe. Pour ceux-là, 
il était sans pitié. Aussi se montra-t-il pour 
Sassenay un inflexible geôlier. Il le traita avec 
la dernière rigueur, non en prisonnier de 



accordant à Sassenay un traitement de 6,000 francs à partir 
du 1" mai 1808. — Tome DCLXXXI, f» 128. Lettre du 
ministre des affaires étrangères ù Mme de Sassenay lui remet- 
tant 20,000 francs sur les fonds de son ministère, 8 fé- 
vrier 1810. — Tome DCLXXXII, f° 213. Rapport de Sas- 
senay, 23 mai 1810. — Tome DCLXXXII, î° 349. Lettre 
du ministre à M. de Moustier au sujet de Mme de Sassenay, 
27 juin 1810. — Tome DCLXXXIII. Lettre du ministre à 
Sassenay, 3 juillet 1810. 

Angleterre. — Tome DGIV, f* 121 . Lettre de M. de Mous- 
tier au ministre au sujet de Mme de Sassenay, 5 juillet 1810. 

Archives de la marine : 

Rapport du lieutenant de vaisseau Dauriac, déjà cité. 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 187 

guerre, mais en criminel. Au lieu de l'envoyer 
dans l'intérieur des terres avec les officiers et 
l'équipage du Consolateur , il l'enferma dans 
un cachot de la citadelle de Montevideo et l'y 
abreuva de mauvais traitements. Il l'y tint au 
secret, le fit même garder à vue et le soumit 
au régime des malfaiteurs de bas étage. Ce 
qu'était ce régime dans les prisons espagnoles 
au commencement du siècle, on peut se 
l'imaginer. Le malheureux envoyé fut presque 
constamment réduit, pour toute nourriture, 
dans un pays où la viande était à vil prix, à 
du pain et à des oignons crus. 

Autant le gouverneur fut dur et cruel envers 
Sassenay, autant il se montra humain envers 
une quarantaine de négociants français, domi- 
ciliés ou de passage à Montevideo, qu'il avait 
dû jeter en prison le 19 septembre 1808 pour 
les arracher à la fureur populaire. Julien 
Mellet, qui avait été le compagnon de voyage 
du marquis sur le Consolateur, et qui fut du 
nombre de ces prisonniers, se loue sans réserve 



188 LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

des bons traitements d'Elio, qui fournit, à lui 
et à ses compagnons, des secours de tout 
genre, et qui ne les laissa jamais manquer des 
objets nécessaires à la vie. Mellet obtint même 
la permission de sortir trois fois par semaine, 
suivi d'un gardien, et de se promener dans 
Montevideo. Après cinq mois de captivité, il 
profita de la liberté qu'on lui accordait pour 
déserter la citadelle et se rendre à Buenos- 
Ayres. 

Avant de s'enfuir, il avait réussi à se faire 
donner par Sassenay une lettre de recomman- 
dation pour Liniers. Le vice-roi l'accueillit 
avec une rare bonté et fut très heureux d'avoir 
des nouvelles de son malheureux ami, dont il 
ne savait plus rien depuis la révolte d'Elio. 
Après avoir témoigné à Mellet combien il 
chérissait sa mère patrie, quoique gouverneur 
dans un pays étranger, il lui fit cadeau de 
3,200 francs, avec lesquels celui-ci put entre- 
prendre un petit commerce. 

Sassenay passa dix longs mois dans son 



LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 189 

cachot, sans autre consolation que de contem- 
pler le portrait de sa femme, que ses geôliers 
lui avaient laissé. Au bout de ce temps, il 
réussit à se sauver; mais il fut poursuivi, 
repris et mis aux fers. Liniers n'étant plus en 
fonction à ce moment-là, les rapports de 
subordination s'étaient rétablis entre le nou- 
veau vice-roi et le gouverneur de Montevideo. 
Celui-ci envoya son prisonnier à Buenos- Ayres, 
où il fut, à cause de son évasion, traduit 
devant un conseil de guerre. Peu s'en fallut 
qu'il ne fût condamné à mort. S'il ne le fut 
pas, il le dut à Liniers, qui n'était pas encore 
parti pour Cordoba, et dont l'influence, encore 
prépondérante, s'exerça heureusement en sa 
faveur. Le conseil de guerre décida qu'il serait 
ramené dans son cachot, et qu'il y serait main- 
tenu aux fers. Aucun croiseur ennemi n'en- 
travant plus les communications entre les 
deux rives du Rio de la Plata, le prisonnier 
fut renvoyé par eau. Un incident qui faillit 

être tragique se produisit pendant cette tra- 

11. 



190 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

versée. Sassenay avait été enchaîné à fond de 
cale à côté de la cage d'un tigre. L'espace 
était si resserré qu'il était en quelque sorte 
emboîté entre cette cage et la muraille du 
navire. Soit que les barreaux ne fussent pas 
assez rapprochés, soit qu'un d'eux eût cédé, 
le fauve put sortir ses griffes et saisir les vête- 
ments du marquis, qui, ne pouvant se reculer, 
se trouva dans une position terrible. Ses cris 
finirent cependant par attirer ses gardiens, qui 
le délivrèrent. 

Si la première partie de sa captivité avait 
été cruelle, la seconde le fut bien davantage. 
Pendant son séjour à Buenos-Ayres, Sassenay 
était parvenu à se procurer de l'argent en 
tirant, par l'entremise d'un de ses anciens 
correspondants, 400 dollars sur les États-Unis. 
Il comptait sur cette ressource pour adoucir 
ses gardiens et rendre supportable le régime 
de la prison. L'implacable Elio y mit bon 
rdre. A son retour à Montevideo, il le fit 
miller et dépouiller de son argent. Pendant 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 191 

cinq longs mois, le malheureux envoyé végéta 
dans son cachot, toujours condamné à une 
nourriture exécrable et paralysé dans ses 
mouvements par une barre de fer attachée à 
deux anneaux qu'on avait rivés à ses chevilles. 
Il accueillit donc avec une véritable satisfac- 
tion la nouvelle qu'il allait être transporté 
sur les pontons de Cadix. 

L'état-major et l'équipage du Consolateur 
avaient été , l'année précédente , internés 
d'abord à vingt, puis à cent lieues dans l'inté- 
rieur des terres. A la fin de 1809, on les ramena 
à Montevideo pour les envoyer en Europe. Un 
premier départ eut lieu le 6 décembre par le 
sloop de guerre anglais Mercury, sur lequel 
furent embarqués Sassenay et l'enseigne Dol- 
habaratz. Le lieutenant Danriac et son second 
officier, l'enseigne Castagnier, ne partirent 
que le 18 janvier. 

Le Mercury arriva à Cadix à la fin de février 
1810. Le marquis et son compagnon furent 
enfermés sur le ponton la Vieille-Castille, où se 



192 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

trouvaient un grand nombre d'officiers et de 
soldats réduits en captivité par les Espagnols, 
en violation de la capitulation de Baylen. 
Bien que sur ce ponton l'envoyé de Napoléon 
ne fût plus traité comme il l'avait été par le 
gouverneurde Montevideo, et qu'il fut assimilé 
aux officiers, de nouvelles épreuves l'y atten- 
daient. 

Au moment où Sassenay débarqua à Cadix, 
le maréchal Victor venait d'en entreprendre 
le siège. La ville est située à l'extrémité sep- 
tentrionale d'une langue de terre très étroite 
à sa base et plus large à son sommet, qui, 
partant au sud de l'Ile de Léon (1), court 
parallèlement au continent, dont elle est sépa- 
rée par une vaste baie qui abritait, à l'époque 
qui nous occupe, une flotte de vaisseaux de 
guerre anglais et espagnols. Inattaquable par 



1 1} On peut considérer l'île de Léon comme faisant partie 
elle n'en est séparée que par des canaux 
t désemplis par la marée. Des pools nombreux la 
la terre ferme. 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 193 

la langue de terre dont je viens de parler, la 
place ne pouvait être réduite qu'en s'empa- 
rant de la presqu'île du Trocadéro, située du 
côté opposé de la baie, d'où elle pouvait être 
bombardée. Le maréchal Victor avait com- 
mencé les opérations du siège contre les forts 
delà presqu'île. 

L'attaque des Français avait exaspéré les 
Espagnols et relevé le courage des prisonniers. 
Les évasions devinrent plus fréquentes et 
mirent le comble à la fureur des geôliers, qui 
allèrent jusqu'à décréter la peine des verges 
contre les soldats et même, en cas de récidive, 
contre les officiers qui tenteraient de s'enfuir. 
Ces menaces ne firent qu'irriter les prison- 
niers. Le 25 février, un certain nombre 
d'entre eux parvinrent, malgré la longueur 
du trajet et l'état de la mer, à gagner à la nage 
le rivage où campait l'armée assiégeante. 

Le 7 mars, il s'éleva une tempête furieuse. 
Vingt bâtiments marchands, trois vaisseaux 
de guerre espagnols, un vaisseau portugais et 



194 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

un brick anglais se jetèrent à la côte occu- 
pée par les Français. Cette tempête fut pour 
les prisonniers la cause d'horribles souffrances, 
qui en firent périr de liai ,200. Pendant cinq 
longs jours, les Espagnols les abandonnèrent 
aux horreurs de la faim et de la soif. Un bien 
plus grand nombre aurait péri sans le courage 
d'un matelot nègre qui, pour sauver ses cama- 
rades, osa braver la tempête et parvint, après 
les plus grands efforts, à gagner à la nage le 
vaisseau de l'amiral anglais. Celui-ci, dès 
qu'il connut l'horrible situation des prison- 
niers, donna l'ordre à tous les commandants 
des vaisseaux de sa flotte d'envoyer des vivres 
à bord de chaque ponton. L'ordre fut exécuté 
sans retard; mais l'avidité avec laquelle la 
plupart des prisonniers se jetèrent sur les 
vivres fournis par les Anglais, provoqua des 
maladies cruelles. Le septième jour, les Espa- 
gnols apportèrent enfin des provisions . Le 
pain était dur, moisi et de mauvaise qualité. 
A l'observation que leur en fit un officier, ils 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 195 

répondirent que c'était assez bon pour les 
chiens de Finançais. 

Les prisonniers étaient à peine remis de 
cette terrible épreuve que le commandant des 
pontons leur donna connaissance d'une ordon- 
nance du gouverneur de Cadix, en date du 

10 mars. Cette ordonnance informait les cap- 
tifs que chaque fois qu'une évasion se produi- 
rait sur un ponton, deux prisonniers de ce 
ponton seraient irrémissiblement pendus, en 
outre du fugitif, s'il était repris. 

Les officiers protestèrent énergiquement 
contre un pareil décret, contraire à toutes les 
lois de la guerre; mais il ne fut tenu aucun 
compte de leur protestation, et la terrible 
menace resta suspendue sur leurs têtes. 

Peu de jours après la tempête, Sassenay 
parvint à donner de ses nouvelles à sa famille. 

11 écrivit le 15 mars à son beau-frère, Pierre de 
Bauduy, à Wilmington, une lettre qui parvint 
à son adresse, sans doute par quelque navire 
de commerce américain en relâche à Cadix. 



196 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

Malgré toutes les démarches qu'elle avait 
faites auprès des ministres de l'Empereur, 
Mme de Sassenay n'avait plus aucune nouvelle 
de son mari depuis son départ de Bayonne. 
Elle savait seulement qu'il avait été jeté en 
prison et qu'on le croyait encore vivant. En 
janvier 1810, elle se décida à partir à sa 
recherche. L'entreprise n'était pas facile à 
cette époque, mais la marquise était, je l'ai 
dit, une de ces femmes énergiques qui ne 
reculent devant aucun obstacle. Il fallait, 
avant tout, s'assurer l'appui du gouvernement. 
Grâce à Joséphine, qui, bien que divorcée et 
retirée à la Malmaison, avait encore de l'in- 
fluence, elle obtint, à la fin de janvier ou dans 
les tout premiers jours de février 1810, une 
audience de l'Empereur. Celui-ci n'aimait pas 
les agents malheureux; Sassenay était de ce 
nombre. Il reçut la marquise fort mal, presque 
brutalement. La fière créole ne se laissa pas 
intimider et tint tête à son impérial interlo- 
cuteur. Après lui avoir rappelé qu'il était la 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 197 

cause des malheurs de son mari, à qui il avait, 
sans le consulter, imposé une périlleuse mis- 
sion, elle lui dit hardiment qu'elle avait le 
droit de réclamer son appui pour le retrouver, 
et qu'elle ne lui demandait que la permission 
de passer en Angleterre. Elle plaida si habi- 
lement et si éloquemment sa cause, qu'elle 
finit par la gagner. Non seulement Napoléon 
lui donna l'autorisation qu'elle demandait, 
mais il lui fit remettre, par le ministre des 
affaires étrangères, une somme de 20,000 fr. 
pour son voyage, et il accorda à Sassenay, 
comme chargé de mission, un traitement de 
6,000 francs à partir du 1 er mai 1808. 

Après avoir confié son fils âgé de cinq ans 
à l'une de ses parentes et mis sa fille en pen- 
sionna Écouen, la marquise alla s'embarquer 
à Nantes. Quoique en guerre, les gouverne- 
ments français et anglais accordaient, dans 
certaines circonstances, des laissez-passer qui 
étaient respectés. Ce fut avec un de ces laissez- 
passer que Mme de Sassenay prit la mer sur 



198 LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

un bateau pêcheur. La traversée fut abomi- 
nable et dura vingt-sept jours. La malheureuse 
femme fut, pendant tout ce temps, en proie 
au mal de mer et débarqua épuisée à Ply- 
mouth, d'où elle se rendit à Londres. 

Aussitôt arrivée dans cette capitale, elle se 
mit à 4 l'œuvre. Elle connaissait les noms de 
tous ceux avec qui son mari s'était lié, soit 
dans le corps de Condé, soit dans l'armée 
anglaise. Elle fit appel à leurs sentiments 
d'amitié et sollicita leur appui. Son premier 
projet avait été de partir pour Buenos-Ayres, 
pour y obtenir, avec l'aide du gouvernement 
britannique, la liberté de son mari. Elle dut y 
renoncer en apprenant, dès son arrivée à 
Londres, que des navires anglais avaient été 
envoyés au Rio de la Plata pour ramener à 
Cadix les prisonniers français qui s'y trou- 
vaient. A force de démarches, ou tout simple- 
ment peut-être par une lettre de son beau- 
frère, elle finit par savoir que Sassenay était 
à Cadix depuis la fin de février. Elle travailla 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 199 

alors à obtenir son échange. S'il eût été sur 
les pontons anglais, la chose n'eût point été 
difficile; mais il était prisonnier des Espa- 
gnols. Les ministres de George III se mon- 
traient peu disposés à se mêler de l'affaire. La 
marquise dut faire agir tous ses protecteurs. 
Les émigrés intervinrent activement, et, pour 
excuser Sassenay aux yeux du gouvernement 
anglais d'avoir servi Napoléon, allèrent jus- 
qu'à dire, comme le raconte le Times du 
24 août 1810, qu'il avait été amené entre 
deux gendarmes de Chalon à Bayonne, pour 
y être embarqué. Mais les plus utiles auxi- 
liaires de la marquise furent quelques grandes 
dames anglaises avec lesquelles elle s'était 
liée, et qui lui prêtèrent le secours de leur 
influence. Le succès finit par couronner ses 
persévérants efforts. Le 28 mai 1810, le 
secrétaire d'État au Foreign Office adressa à 
l'ambassadeur anglais auprès de la régence 
d'Espagne une dépêche par laquelle il le 
chargeait d'obtenir la mise en liberté de Sas- 



200 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

senay et son renvoi en Angleterre. Lorsque 
cette dépêche arriva à Cadix, le marquis 
n'était plus entre les mains des Espagnols. 
Pour expliquer ce qui s'était passé, il me faut 
revenir en arrière et reprendre le récit de la 
captivité au point où je l'ai laissé. 

De la tempête du mois de mars au com- 
mencement de mai, l'existence des prison- 
niers du ponton la Vieille-Castille continua à 
être aussi rude qu'elle l'avait été jusque-là. 
Les Espagnols, très irrités par le progrès des 
Français, se montraient chaque jour plus durs 
et plus inhumains. Le 22 avril, le fort de Mata- 
gorda, sur la presqu'île du Trocadéro, fut 
emporté par les troupes du maréchal Victor. 
De ce fort on pouvait, comme je l'ai dit, bom- 
barder Cadix, et l'on était maître des commu- 
nications de cette ville avec l'île de Léon, d'où 
elle tirait l'eau potable. Les prisonniers, tout 
en se réjouissant de la victoire de leurs com- 
patriotes, éprouvèrent les plus vives inquié- 
tudes, car ils se virent menacés de mourir de 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 201 

soif si les Français empêchaient les barques 
qui les approvisionnaient d'aller chercher de 
l'eau au sud de la baie. Ils avaient également 
à craindre qu'en cas de bombardement les 
navires de guerre espagnols ne vinssent se 
ranger autour d'eux pour attirer sur eux le 
feu des Français. Ces craintes continuelles 
finirent par porter au comble l'exaspération 
des prisonniers de la \ieille-C as tille. Un petit 
nombre d'entre eux, plus téméraires que les 
autres, formèrent l'audacieux projet d'enlever 
le ponton et de le faire échouer sur la côte 
occupée par les Français. 

C'était presque un acte de folie. La Vieille- 
Castille était mouillée entre plusieurs vais- 
seaux espagnols et anglais, dont quelques-uns 
se trouvaient à l'ancre entre elle et le rivage 
du Trocadéro. En se laissant aller à la dérive, 
elle risquait d'aborder un de ces vaisseaux ou 
d'être coulée par son artillerie en passant 
auprès de lui. Mais rien ne put arrêter les 
promoteurs du complot, qui ne mirent qu'un 



202 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

petit nombre de leurs compagnons dans le 
secret. Le lieutenant Dauriac, qui était depuis 
le 2 mai sur le ponton et qui, en sa qualité de 
marin, devait être un des directeurs de l'opéra- 
tion, prévint Sassenay. Celui-ci accueillit la 
communication sans enthousiasme. Les dan- 
gers à courir étaient certains, le succès de 
l'entreprise fort douteux. Pour un homme 
qui savait que sa femme était sur le point 
d'obtenir sa mise en liberté, c'était dur de se 
voir lancé dans une pareille aventure où il 
n'avait rien à gagner et où il risquait d'être 
coulé, noyé ou pendu. Mais que pouvait-il 
faire? En homme habitué aux épreuves, il se 
résigna à son sort avec la tranquille énergie 
qui faisait le fond de son caractère, et il atten- 
dit l'événement. 

L'attente ne fut pas de longue durée. Le 

15 mai, différentes circonstances favorables 

décidèrent les conspirateurs à mettre ce jour- 

^a même leur projet à exécution. Un vent vio- 

ent du sud-ouest qui soufflait depuis plusieurs 



LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 203 

jours avait obligé les escadres anglaise et 
espagnole à se rapprocher de Cadix, en remet- 
tant la surveillance des pontons à quelques 
chaloupes canonnières. L'éloignement des 
vaisseaux de haut bord laissait la route libre 
et devait permettre à la Vieille-Casiille de pro- 
fiter du vent et de la marée qui poussaient 
vers la rive française. 

L'après-midi fut employé à faire quelques 
préparatifs, autant cependant que la prudence 
le permettait pour ne pas être découvert par 
les gardiens. A huit heures du soir, le vent se 
maintenait toujours au sud-ouest, mais il avait 
beaucoup molli. Malgré cette circonstance 
défavorable, le signal fut donné par les chefs, 
et l'on se mit à couper les câbles. La nouvelle, 
bientôt connue, jeta la confusion parmi les 
prisonniers. Si les uns, emportés par leur cou- 
rage, n'entrevirent qu'avec joie une glorieuse 
délivrance, les autres, mesurant l'étendue des 
dangers à courir, en furent effrayés. Mais le 
sort en était jeté : chacun, n'ayant plus d'alter- 



201 LA CAPTIVITE DE SASSEXAY. 

native qu'une mort ignominieuse ou la liberté, 
mit la main à l'œuvre. En un clin d'oeil les 
soldats qui formaient la garnison furent enve- 
loppés, désarmés, jetés à fond de cale. Deux 
sentinelles en faction 6ur le pont, habilement 
entourées, subirent le même sort, sans avoir eu 
le temps de donner l'éveil en faisant usage de 
leurs armes. Pendant qu'on finissait de couper 
les câbles, on démarra le gouvernail, on 
ferma les sabords pour éviter l'abordage, et 
l'on monta sur le pont non seulement les 
quinze fusils des gardiens et leurs munitions, 
mais tous les boulets et toutes les pièces de 
fonte qui formaient le lest, dont on comptait 
faire des projectiles. Ces préparatifs achevés, 
le ponton se mit en route, et, sous l'impul- 
sion du vent qui avait repris, il ne tarda pas à 
laisser en arrière la gabare et la canonnière 
de garde. Si ces deux navires lui avaient 
donné la chasse, il est certain qu'il n'eût pu 
échapper. Ils ne bougèrent heureusement pas. 
Seul, un vaisseau anglais détacha trois cha- 



LA CAPTIVITÉ DE S4SSENAY. 205 

loupes qui poursuivirent le ponton. L'une 
d'elles s'approcha en tirant des coups de fusil. 
I/officier qui la commandait criait de toutes 
ses forces : « Messieurs les Français, rendez- 
vous, on ne vous fera aucun mal. » Mais les 
Français n'avaient nulle envie de sp rendre. 
Lorsque la chaloupe fut le long du bord, on 
l'accabla de projectiles. Le ponton, qui n'avait 
plus de lest, émergeait de plus de 25 pieds au- 
dessus de l'eau. Des pièces de fonte de 
50 livres tombant de cette hauteur devenaient 
des engins meurtriers. Il y eut bon nombre de 
têtes, de jambes et de bras cassés à bord de la 
chaloupe, qui prit le large, abandonnant la 
partie. Malheureusement, la fusillade avait tué 
du monde sur le ponton. Au nombre des vic- 
times était le lieutenant de vaisseau Moreau, 
qui avait pris le commandement des ma- 
nœuvres. Dauriac le remplaça sur le banc de 
quart. 

A peine ce premier danger fut-il conjuré 
qu'on se trouva en présence d'un autre plus 



12 



20G LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

grand. Le vent mollit, laissant le ponton à la 
merci du courant qui le ramenait vers le fort 
de Puntalès sur la rive espagnole. Pour parer 
à ce nouveau péril, les officiers de marine 
firent fabriquer avec des hamacs et des cou- 
vertures une voile qui permît de profiter du 
plus léger souffle de vent. Mais la brise déjà 
si faible ne se maintint pas. A différentes 
reprises elle tomba complètement, pour re- 
prendre ensuite avec plus ou moins de force . 
Pendant deux longues heures, les fugitifs pas- 
sèrent tour à tour de l'espérance à la crainte 
et de la crainte à l'espérance. Le ponton flot- 
tait inerte sur une mer démontée, tantôt 
poussé par le vent vers le continent où était 
le salut, tantôt ramené par le courant vers la 
presqu'île où la prison et la mort attendaient 
ceux qui le montaient. Que d'émotions pour 
ces pauvres gens! Enfin, sur les onze heures 
du soir, une reprise de vent jeta la Vieille-Cas- 
tille vers la rive occupée par l'armée française, 
où elle échoua à 800 mètres de terre, non 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 207 

loin d'une batterie qu'on venait d'établir. 
Les fugitifs passèrent le reste de la nuit à se 
garder militairement et à construire un ra- 
deau. A cinq heures et demie, ils virent poindre 
le jour, qu'ils attendaient avec une fiévreuse 
impatience. Il leur apporta une amère désil- 
lusion. Ils avaient calculé que le navire, délesté 
comme il l'était, atterrirait sur un fond assez 
élevé pour qu'il fût possible de gagner le 
rivage sans perdre pied. Au lieu de cela, il se 
trouvait échoué par cinq pieds et demi d'eau 
dans une mer très houleuse. Le radeau sur 
lequel on avait compté et qui devait servir de 
va-et-vient, au moyen de piquets fichés en 
terre par les nageurs du ponton, se disloqua 
dès le premier voyage. Cet accident jeta le 
désespoir dans l'âme de tous ceux qui ne 
savaient pas nager. Plus de la moitié des pri- 
sonniers étaient dans ce cas. La position était 
réellement affreuse. Les Espagnols avaient 
dès l'aube ouvert un feu terrible sur le mal- 
heureux navire. Le fort de Puntalès, les diffé- 



208 LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY. 

rentes batteries établies entre ce fort et Cadix, 
une vingtaine de canonnières et autant de 
bombardes l'accablaient de boulets, d'obus et 
de bombes. Sous cette pluie de projectiles, la 
plupart des fugitifs perdirent la tête. Ceux 
qui savaient nager n'hésitèrent pas à gagner 
le rivage. Parmi les autres, les plus hardis ou 
les plus affolés se jetèrent à l'eau, en s'accro- 
chant, les uns à des tonneaux vides, les autres 
à de simples planches, et en se laissant aller à 
la dérive. Tous ne réussirent pas à se sauver. 
Quelques-uns furent entraînés au large et s'y 
noyèrent ou furent repris par les Espagnols. 
Sassenay ne savait pas nager. Heureusement, 
il s'était fait à bord du ponton des amis dé- 
voués qui lui avaient promis de le soutenir sur 
l'eau. Il se jeta donc hardiment à la mer, et, 
aidé par eux, il parvint à atteindre la terre, où 
il arriva sain et sauf après tant et de si cruelles 
émotions. Du mince bagage qu'il possédait il 
n'avait sauvé que le portrait de sa femme, qu'il 
avait attaché sur sa tête. 



LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 209 

L'opération du sauvetage ne se termina que 
le 16 mai à midi. Les troupes du maréchal 
Victor y concoururent avec une ardeur digne 
des plus grands éloges. Pendant huit heures, 
plus de deux mille individus de tous grades, 
généraux, officiers et soldats, restèrent dans 
l'eau exposés aux coups de cent cinquante 
bouches à feu pour sauver leurs compatriotes. 
Des embarcations amenées au galop sur des 
charrettes de l'embouchure du Guadelete 
facilitèrent le débarquement des femmes et 
des enfants, et de ceux qui, ne sachant pas 
nager, n'avaient point osé se jeter à l'eau. 
Trois fois pendant l'opération les projectiles 
du fort de Puntalès mirent le feu au ponton, 
trois fois ceux qui le montaient réussirent à 
éteindre l'incendie. Lorsque tout le monde 
fut débarqué, une dernière bombe incendia 
le vieux vaisseau qui avait été le théâtre de 
si cruelles souffrances. Cette audacieuse éva- 
sion, qui, grâce à la maladresse des artilleurs 

espagnols, ne coûta la vie qu'à un petit 

12. 



210 LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

nombre de prisonniers, rendit à l'Empereur 
six cents officiers et neuf cents soldats. 

Sassenay reçut le meilleur accueil des chefs 
de l'armée française, qui lui fournirent l'ar- 
gent dont il avait besoin et le dirigèrent sur 
Séville, où était établi le quartier général du 
maréchal Soult. C'est de cette ville qu'il 
adressa le 23 mai au ministre des relations 
étrangères un rapport sur sa mission, dont les 
dernières phrases trahissent la lassitude qu'il 
ressentait après tant d'épreuves successives. 
Dans ce rapport, il priait le ministre de faire 
parvenir à sa femme, dont il connaissait la 
présence en Angleterre, une lettre qu'il lui 
écrivait, et de vouloir bien faciliter son re- 
tour en France. Voyager en Espagne n'était 
pas à cette époque chose facile pour un Fran- 
çais. Pour ne pas tomber aux mains des gué- 
rillas, il fallait se résigner à marcher avec les 
convois. Sassenay mit deux mois à atteindre 
Bayonne, où il n'arriva que le 21 juillet. Il y 
trouva une très aimable lettre de M. de Cham- 



LA CAPTIVITE DE SASSEXAY. 211 

pagny, qui lui exprimait l'intérêt que le gou- 
vernement avait pris à son sort, et qui lui fai- 
sait part du traitement que l'Empereur lui 
avait accordé. 

Ce ministre avait reçu à la fin de juin le 
rapport du marquis. A ce moment-là, une 
négociation se poursuivait à Morlaix entre le 
gouvernement impérial et le cabinet de 
Saint-James pour un échange général des 
prisonniers de guerre. Le commissaire fran- 
çais était M. de Moustier. M. de Champagny 
lui écrivit le 27 juin, en le chargeant de prier 
le commissaire anglais, M. Mackenzie, de 
faire parvenir à Mme de Sassenay la lettre 
de son mari, et de s'intéresser à son retour en 
France. M. Mackenzie se prêta de fort bonne 
grâce à ce qu'on lui demandait et en écrivit à 
son gouvernement, le 5 ou le 6 juillet. Toute- 
fois, par suite de circonstances qui retar- 
dèrent son voyage, la marquise ne rentra en 
France qu'à la fin de juillet ou au commence- 
ment d'août 1810. Lorsqu'elle arriva à Sasse- 



212 LA CAPTIVITE DE SASSENAY. 

nay, son mari l'y avait devancée. En le retrou- 
vant, elle fut effrayée du changement qui 
s'était opéré en lui. En deux ans, bien qu'il 
n'eût tout juste que la cinquantaine, l'homme 
mûr était devenu presque un vieillard. Le 
changement était si grand qu'à son retour le 
pauvre homme n'avait point été reconnu par 
ses domestiques, qui, le prenant pour un im- 
posteur, lui avaient, au premier moment, 
refusé l'entrée de son château. C'est que des 
souffrances comme celles qu'il avait endurées 
laissent des traces profondes, et que sa santé, 
sinon détruite, du moins fort altérée, devait 
lui rappeler, sa vie durant, qu'il avait eu un 
jour l'honneur d'être, sans l'avoir ni désiré ni 
sollicité, choisi par l'Empereur pour remplir, 
dans un pays lointain, une délicate et péril- 
leuse mission. 



CHAPITRE VIII 

LA RÉVOLUTION ARGENTINE ET LA MORT 

DE LINIERS (1) 

(1809-1810) 

Incapacité du nouveau vice-roi. Il est trompé et train 
par les chefs créoles. — Soulèvement du 25 mai 1810 
qui met fin à la vice-royauté. — Efforts de Liniers pour 
relever le parti royaliste. — Trahi et abandonné par ses 
troupes, il est fait prisonnier et mis à mort. — L'Espagne 
réclame ses cendres. 

En acceptant la succession de Liniers, Cis- 
neros avait assumé une tâche au-dessus de ses 
forces. Pour la mener à bonne fin, il lui aurait 
fallu un génie politique qui lui faisait complè- 

(1) Gregorio Funes, déjà cité, 2 e vol., p. 367 à 368. — 
Biographie de Funes dans le 1 er vol., p. 10 à 12. — Mitre, 
t. I, p. 283 à 351, et Appendice, n° 20, Rapport sur les 
événements du 25 mai. — Torrente, déjà cité, Récit de 
don Pedro Alcantara Ximénès, chapelain de l'évêque de 
Cordoba, t. I, p. 69. 



214 LA REVOLUTION ARGENTINE 

tement défaut. Malheureusement, en esprit 
borné qu'il était, il ne comprit pas son insuf- 
fisance, et il ne sut pas profiter des conseils 
absolument désintéressés que lui donna son 
prédécesseur avant de quitter Buenos-Ayres, 
et plus tard, du fond de sa retraite. Aux diffi- 
cultés politiques qu'il ne percevait pas claire- 
ment, vinrent s'ajouter des difficultés finan- 
cières. Le Trésor de la Colonie était à sec, et 
de lourdes dettes avaient été contractées pour 
faire face aux armements de 1807 et, depuis 
lors, à l'entretien des troupes qu'on n'avait pas 
pu licencier. Les dépenses s'élevaient à trois 
millions de piastres par an; l'état de guerre 
dans lequel se trouvait l'Espagne ayant tari 
les ressources du revenu public, les recettes 
ne s'élevaient pas à plus de 1 ,200,000 piastres, 
d'où un déficit annuel de 1,800,000 piastres. 
Pour remédier à cette situation désastreuse, 
Cisneros eut l'idée d'accorder la liberté du 
commerce. Les propriétaires terriens, presque 
tous créoles, applaudirent à cette mesure, qui 



pOP»-- ■» 



ET LA MORT DE LiNIERS. 215 

fut, au contraire, vivement combattue par les 
négociants espagnols, qui ne voulaient pas 
renoncer au monopole dont ils jouissaient. 
Cisneros ne tint pas compte de leur opposition 
et ouvrit les portes de la Colonie au commerce 
étranger. Les Anglais, qui étaient aux aguets, 
inondèrent le pays de leurs marchandises et en 
achetèrent à de bons prix les produits qui, 
depuis quelque temps, ne trouvaient plus 
d'acquéreurs. Les coffres du Trésor se rem- 
plirent rapidement, et les habitants s'enri- 
chirent en même temps. Les Espagnols, pro- 
fondément irrités, se détachèrent du vice-roi. 
Celui-ci chercha un contrepoids parmi les 
créoles, qui, n'ayant pas pour lui rattachement 
qu'ils avaient eu pour Liniers, firent de lui 
un instrument inconscient de leurs secrets 
desseins, avec l'idée bien arrêtée de le ren- 
verser à la première occasion qui s'offrirait. 
Les chefs du parti patriote manœuvrèrent 
avec suite et habileté. Comprenant l'influence 
acquise par le cabildo sur la population, ils 



216 LA RÉVOLUTION ARGENTINE 

réussirent à y obtenir, sinon la majorité, du 
moins la moitié des voix. Ils persuadèrent en- 
suite à Cisneros qu'il fallait se défendre à 
l'aide d'un journal contre les sourdes attaques 
du parti espagnol. Ce journal, rédigé par eux, 
devint le propagateur de leurs idées et prépara 
le terrain à la révolution qu'ils voulaient 
accomplir. 

Le 17 mai 1810, un navire anglais apporta 
à Montevideo des nouvelles désastreuses pour 
la cause de Ferdinand VII. Les Français sem- 
blaient maîtres de l'Espagne. Ils avaient envahi 
l'Andalousie et enfermé la Régence dans 
Cadix, où ils l'assiégeaient. Tout le monde crut 
dans la Colonie que c'en était fait de la mère 
patrie, et qu'elle allait être conquise. On se dit 
que l'heure était venue de songer à soi. À 
Buenos-Ayres, une vive agitation se propagea 
rapidement dans la population, qui, comme en 
1806, réclama la convocation d'une assemblée 
des notables. Le vice-roi, très alarmé et com- 
prenant qu'il allait avoir le sort de Sobremonte, 



ET LA MORT DE L1NIERS. 217 

appela autour de lui les chef militaires pour 
savoir s'il pouvait compter sur eux. Il dut vite 
se convaincre que les mêmes hommes, qui 
avaient si énprgiquement soutenu Liniers le 
1 er janvier 1809, étaient absolument décidés à 
prendre parti contre lui. Le 22 mai, l'assem- 
blée des notables vota sa déchéance et chargea 
le cabildo d'élire une Junte. Ce conseil, où les 
Espagnols avaient encore de l'influence, crut 
pouvoir retenir le pouvoir que l'on venait 
d'enlever à Cisneros, mais les chefs patriotes 
ne l'entendaient pas ainsi. La population et 
les troupes créoles se soulevèrent, sans que 
les Espagnols osassent résister, et nommèrent, 
le 25 mai, jour à jamais mémorable dans les 
fastes de la République Argentine, une Junte 
de sept membres qui commença par gou- 
verner au nom de Ferdinand VII, quoique 
bien décidée à ne jamais reconnaître son 
autorité. 

La présidence en fut donnée au colonel des 
patricios, don Cornelio Saavedra. Au nombre 

13 



218 LA RÉVOLUTION ARGENTINE 

de ses collègues se trouvaient un ancien aide 
de camp de Liniers en 1807, don Manuel Bel- 
grano, qui devait remporter plus tard sur les 
Espagnols les deux victoires de Salta et de 
Tuenman, célèbres dans l'histoire de l'Indé- 
pendance sud-américaine, et un avocat, don 
José Juan Gastelli, un imitateur de Robes- 
pierre, à qui l'on verra jouer un rôle dans le 
drame sanglant qu'il me reste à raconter. 

Une fois tombé du pouvoir, l'honnête mais 
incapable Cisneros comprit, trop tard, qu'il 
avait été le jouet des chefs du parti patriote, 
et qu'il avait fait une lourde faute en ne tenant 
pas compte des avis de son prédécesseur. Il 
comprit, en même temps, ou plutôt on lui fit 
comprendre, que Liniers était le seul homme 
assez populaire pour contre - balancer l'in- 
fluence des promoteurs du mouvement et pour 
mettre obstacle à la révolution qui menaçait de 
détacher la Colonie de la mère patrie. Il lui 
écrivit donc, dans la journée même du 25 mai, 
une lettre dans laquelle, après lui avoir fait part 



ET LA MORT DE LIMERS- 219 

des événements qui venaient de s'accomplir, 
et de l'impuissance à laquelle il était réduit 
par la défection des chefs militaires, il lui 
remettait tous ses pouvoirs, en le suppliant de 
faire un suprême effort pour rétablir l'autorité 
de la métropole. Cette lettre, le vice-roi déchu 
ne savait comment la faire parvenir, lorsqu'un 
jeune homme, du nom de Lavin, se présenta 
à lui dans la nuit du 25 au 26 mai et lui offrit 
de s'en charger. Cisneros accepta l'offre et 
remit la lettre au messager, qui partit à l'in- 
stant même et arriva le 28 mai à onze heures 
et demie du soir à Cordoba. 

Le malheur voulut que Lavin ne connût 
dans cette ville qu'une seule personne, le cha- 
noine et historien Funès, le dernier homme 
auquel il aurait dû se confier. Funès apparte- 
nait en secret au parti patriote, mais il affec- 
tait néanmoins un grand dévouement à la 
cause royaliste. Lorsque le messager de Cis- 
neros lui eut demandé l'hospitalité et lui eut 
fait connaître les événements du 25 mai et le 



220 LA REVOLUTION ARGENTINE 

but de son voyage, il comprit tous les avan- 
tages qu'il pouvait tirer de la situation dans 
l'intérêt de son parti, et il se résolut à jouer 
un rôle véritablement odieux. Il conduisit 
d'abord Lavin chez l'évêque, Mgr Orellana, 
puis chez Liniers, qu'il fallut réveiller. L' ex- 
vice-roi courut aussitôt chez son ami don José 
Gutierrez de la Concha, qui était gouverneur 
de Cordoba. Celui-ci convoqua chez lui , à 
cinq heures du matin, outre Liniers, l'évêque, 
les deux auditeurs Moscoso et Zamalloa, le 
colonel des milices, don Santiago Allende et 
un assesseur du gouvernement, Rodriguez, et 
enfin le chanoine Funès, bien qu'il inspirât 
quelque défiance. 

Le premier acte de la réunion fut de prêter, 
entre les mains de l'évêque, serment de garder 
le secret sur toutes les délibérations. Liniers 
avait peu de confiance dans les milices de la 
province; il proposa de se retirer au Pérou, 
où le parti espagnol était en force, et d'en 
revenir avec des troupes sur lesquelles on 



ET LA MORT DE LINIERS. 221 

pourrait compter. Tout le monde se rangea à 
cet avis. C'était le seul sage. Malheureusement, 
Funès, comprenant le danger que ce projet fai- 
sait courir à la révolution s'il était mis à exé- 
cution, intervint avec une rare duplicité. 
Grâce à l'éloquence dont il était doué, il finit 
par convaincre le conseil que Liniers ferait 
une faute en s' éloignant, et qu'il devait, au 
contraire, marcher avec les milices provin- 
ciales sur Buenos- Ayres, où son approche 
provoquerait un soulèvement royaliste. Le 
traître eut gain de cause, et son plan finit par 
être approuvé. 

L'ancien vice-roi entama, sans perdre de 
temps, une correspondance active avec ses 
amis de Buenos-Ayres et même avec les mem- 
bres de la Junte dans le but de combattre 
le mouvement insurrectionnel. Pendant ce 
temps, La Concha s'occupa de concentrer à 
Gordoba les milices disséminées dans les cam- 
pagnes et dans les forts. Par suite soit des 
distances, soit de la difficulté des commu- 



222 LA RÉVOLUTION ARGENTINE 

nications, la concentration se fit très lente- 
ment. Le 14 juillet, à en croire la date d'une 
lettre dont nous parlerons tout à l'heure, 
Liniers n'avait point encore quitté Cordoba. 
Funès mit habilement ces lenteurs à profit, 
dans l'intérêt de la cause qu'il servait en 
secret. Il groupa autour de lui tous les parti- 
sans de l'indépendance et organisa un comité 
qui fit une propagande active en faveur de la 
révolution. Les troupes devinrent l'objet des 
plus vives sollicitations et furent bientôt ga- 
gnées à la cause de l'insurrection. 

La Junte de Buenos-Ayres était tenue très 
exactement au courant des préparatifs de 
Liniers. Elle connaissait l'influence dont il 
jouissait, et elle redoutait de le voir apparaître 
devant la capitale avec l'armée qu'il réunis- 
sait. Elle lui écrivit en lui rappelant l'injustice 
dont il avait été victime de la part du gouver- 
nement espagnol et en lui offrant le comman- 
dement en chef de ses troupes. En terminant, 
elle lui demandait de garder tout au moins la 



ET LA MORT DE LINIERS. 223 

neutralité, et elle le menaçait de prendre des 
mesures violentes contre sa nombreuse famille, 
s'il prenait parti contre la Révolution. L'his- 
torien Torrente ne dit pas ce que le libérateur 
de Buenos-Àyres répondit à ces offres et à ces 
menaces, mais nous pouvons en juger par la 
lettre suivante écrite à M. de Sarratea, son 
beau-père, qui l'avait supplié, dans l'intérêt 
de ses enfants et pour éviter une catastrophe 
facile à prévoir, de se tenir en dehors du 
mouvement : 

« Mon cher et vénéré père, 

« Voudriez-vous qu'un général, un mili- 
te taire qui, pendant trente-six ans, a donné 
« des preuves réitérées de son amour et de 
ce sa fidélité au souverain, le délaissât à la 
« dernière époque de sa vie? Ne livrerais-je 
ce pas à mes enfants un nom marqué au coin 
ce de la trahison? Quand les Anglais envahi- 
* rent Buenos-Ayres, qui m'obligeait à entre- 
« prendre la délivrance de cette ville? Je ne 



224 LA RÉVOLUTION ARGENTINE 

« balançai pas à m' engager dans une entre- 
« prise aussi dangereuse : j'abandonnai mes 
« enfants à la Providence au milieu des enne- 
a mis. Plus tard, lorsqu'il fallut défendre 
« Buenos-Ayres à la tête de soldats nouveaux 
« contre une armée formidable, déjà en pos- 
u session de Montevideo, la bonne cause n'a- 
« t-elle pas triomphé? Eh bien, mon père, si 
« elle était bonne alors, elle est très bonne 
« aujourd'hui. Elle réclame non seulement 
« les services d'un soldat honoré des plus 
« grandes distinctions qu'il puisse acquérir, 
« mais de tous ceux qui ont prêté serment de 
a fidélité. Songez à David et aux Macchabées, 
« la victoire fut le fruit de leur foi. 

« Ne vous inquiétez pas, mon cher père, 
« mettez comme moi votre confiance en Dieu. 
« Celui qui m'a protégé dans le passé me 
« sauvera de même dans l'avenir. Mais si, 
< d'après ses hauts décrets, je dois trouver, 
en cette occasion, la fin de mes jours, j'es- 
père que sa miséricorde me tiendra compte 



ET LA MORT DE L1N1ERS. 225 

a d'un sacrifice auquel je suis obligé par profes- 
« sion , en raison de mes innombrables offenses . 

« Mon père, Celui qui nourrit les oiseaux 
« du ciel et prend soin des plus petits êtres de 
« la création sortie de ses mains, veillera avec 
u vous pour la subsistance et l'éducation de 
« mes enfants. Partout ils se présenteront 
« sans rougir de me devoir la vie, et si je ne 
« leur laisse pas de richesses, je leur lègue un 
« beau nom et de bons exemples à suivre. 

« Faites connaître mes résolutions à toute 
« personne qui vous demandera de mes nou- 
« velles. Je n'y renoncerais pas, eussé-je le 
« couteau sur la gorge (1). » 

Vis-à-vis d'un adversaire aussi redoutable 
que l'ancien vice-roi, il fallait agir avec déci- 
sion. La Junte n'hésita pas plus longtemps et 
fit marcher contre lui un petit corps de 
1,200 hommes sous les ordres du commandant 
des arribenos, don Francisco de Ocampo. 

(1) Jules Richard, déjà cité, p. 41. 

13. 



REVOLUTION ARGENTINE 



Dès qu'il connut l'approche des troupes insur- 
rectionnelles, Liniers résolut de se porter à 
leur rencontre avec les milices qu'il avait 
réunies. A peine sortis de Cordoba, ses soldats 
désertèrent en masse, et le général royaliste 
se vit bientôt seul avec quelques chefs de corps 
et vingt-huit officiers européens. 

Il ne restait d'autre parti que la fuite. Liniers 
conseilla à ses compagnons d'infortune de 
gagner les montagnes du Pérou, vers lesquelles 
il comptait se diriger lui-même. Le général 
partit avec l'évèque Orellana, son chapelain, 
son ami de La Concha, l'assesseur Rodrigue/., 
le colonel don Santiago Allende et le trésorier 
Moreno. Malheureusement, il fallait des guides. 
Ceux auxquels on s'adressa étaient gagnés à la 
cause révolutionnaire et firent perdre aux 
fugitifs un temps précieux. Après avoir erré 
huit jours dans d'horribles chemins, ils furent 
"('joints par une colonne de centhommes sous 
ordres du lieutenant-colonel Balcarce et 

ts prisonniers. 



ET LA MORT DE L1NIERS. 227' 

Balcarce, qui avait été détaché du corps 
d'Ocampo à la nouvelle de la désertion des 
troupes royalistes et de la fuite de Liniers et 
de ses compagnons, avait fait une extrême 
diligence, mais il avait été merveilleusement 
secondé par Funès. Ce chanoine, qui joua dans 
tout ce drame un rôle odieux, avait fait pré- 
parer des chevaux à l'aide desquels la petite 
colonne put gagner de vitesse les fugitifs et 
les atteindre avant qu'ils se fussent engagés 
dans les montagnes. Funès ne s'en tint pas là. 
Craignant que la population de Cordoba, bien 
qu'acquise à la cause révolutionnaire, ne se 
soulevât pour délivrer Rodriguez et Allende 
qui étaient apparentés aux familles les plus 
influentes de la ville, il alla trouver le com- 
missaire de la Junte, Vieytes, pour l'engager 
à faire passer les captifs par une autre route. 
Vieytes le rassura en lui disant qu'il avait pris 
toutes ses précautions pour que ses prisonniers 
ne pussent lui échapper, et que, d'ailleurs, il 
avait reçu de la Junte l'ordre répété de les 



228 LA REVOLUTION ARGENTINE 

passer par les armes dès qu'ils seraient en son 
pouvoir, ce qui allait être fait dès le lendemain. 
Le chanoine raconte qu'il fut atterré en appre- 
nant cette décision, aussi cruelle qu'impoli- 
tique, qui allait donner à la cause de l'Indé- 
pendance un caractère sanguinaire et sacri- 
lège. Après avoir si bien travaillé à livrer les 
victimes au bourreau, Funès eut peur de son 
œuvre et voulut arrêter le bras prêt à frapper. 
Ses efforts tardifs ne purent sauver que deux 
des sept victimes. Tout ce qu'il put obtenir 
des commissaires Vieytes et Ocampo fut un 
sursis à l'exécution. La Junte consultée con- 
sentit à laisser la vie à l'évêque et à son 
chapelain, mais maintint Tordre de mettre 
à mort les cinq autres prisonniers. Les mem- 
bres qui la composaient, dont deux, Saave- 
dra et Belgrano, avaient été les compagnons 
d'armes et les partisans déclarés de Liniers, 
connaissaient toute l'étendue de son influence 
♦. la redoutaient. Inquiets des actives menées 
parti espagnol qui s'agitait en secret, ainsi 



ET LA MORT DE LIMIERS. 229 

que du mouvement d'opinion qui se manifes- 
tait parmi les troupes en faveur du libérateur 
de Buenos-Ayres, ils ne virent de salut, pour 
le nouvel ordre de choses, que dans la mort 
du héros qui avait été leur idole. Elle fut 
donc froidement résolue par eux, mais l'au- 
dace leur manqua pour commettre en pleine 
lumière le crime politique qui allait imprimer 
une tache sanglante sur le drapeau de la jeune 
république. Ce fut dans les profondeurs du 
désert, loin de tous les regards, qu'ils firent 
exécuter la sentence inique que leur avait 
dictée la peur du grand vaincu. 

Les hommes auxquels fut confiée l'exécu- 
tion des ordres de la Junte agirent non en 
soldats, mais en barbares. Liniers et ses com- 
pagnons furent conduits à pied, à demi nus, 
privés de nourriture, par d'horribles chemins 
et des contrées désertes, jusqu'aux limites de 
la Pampa. Pendant cette longue marche, les 
malheureux eurent à supporter de terribles 
fatigues et de cruelles privations. Elle fut leur 



230 LA REVOLUTION ARGENTINE 

chemin du Golgotha. Le 26 août, ils firent 
halte au bois des Perroquets, toulprès du lieu 
appelé la Cabeza del Tigre. Comme le dit un 
des acteurs du drame, ce désert silencieux 
était l'autel sur lequel devait s'accomplir le 
sanglant sacrifice. 

Sur les onze heures du matin arrivèrent le 
docteur don Juan Gastelli, l'un des membres 
de la Junte, le colonel French, le lieutenant- 
colonel Balcarce, plusieurs officiers et cin- 
quante soldats. Le sanguinaire Gastelli ne 
perdit pas une minute pour signifier aux pri- 
sonniers la sentence rendue contre eux. Après 
avoir joui quelque temps des angoisses de 
l'évêque et de son chapelain, il leur annonça 
que leur peine était commuée en un exil 
perpétuel. L'exécution devait avoir lieu sur 
l'heure. L'évèque supplia les bourreaux d'ac- 
corder un sursis à ses infortunés compa- 
rons pour se préparer à la mort. Quoique 
iccueillies par des rires, des sarcasmes et des 
quolibets, ses supplications finirent par être 



ET LA MORT DE L1N1EKS. 231 

écoutées. Gastelli consentit à donner aux con- 
damnés un répit de deux heures. On leur lia 
les mains et on leur laissa accomplir leurs 
devoirs religieux. 

Les deux heures révolues, le représentant 
de la Junte réclama ses victimes. Les cinq 
chefs royalistes marchèrent au supplice sans 
forfanterie comme sans faiblesse, avec la tran- 
quille résolution d'hommes qui meurent pour 
une juste cause. Liniers, dont les sentiments 
chrétiens ne s'étaient jamais démentis au 
cours de sa vie, attendit en priant le moment 
fatal. Ni lui ni La Goncha ne voulurent per- 
mettre qu'on leur bandât les yeux. Tous deux 
avaient trop souvent affronté la mort dans 
les combats pour ne pas savoir la regarder en 
face. Lorsque les cinq condamnés eurent été 
rangés devant le peloton d'exécution, Liniers 
prononça d'une voix forte les paroles sui- 
vantes : « Nous mourons sous les coups de 
« la Junte, fiers de notre fidélité au Roi et à 
« la patrie. » A leur tour, Rodriguez et M oreno 



232 LA REVOLUTION ARGENTINE 

protestèrent contre la sentence qui les frap- 
pait, puis tous s'agenouillèrent. A ce moment 
Liniers cria aux soldats : « Nous sommes 
prêts. » Les fusils s'abaissèrent, et French 
commanda le feu. Moins insensibles que leurs 
chefs, les soldats se troublèrent au moment 
de tirer sur le vaillant général qui avait été 
leur idole aux jours de ses triomphes. La pre- 
mière décharge, mal ajustée par des mains 
hésitantes, jeta les condamnés à terre sans les 
tuer. Il en fallut une seconde pour achever 
l'œuvre de sang. Elle ne fut pourtant pas 
mortelle pour Liniers. Quoique criblé de 
balles, le malheureux respirait encore, et ses 
lèvres murmurèrent une dernière prière. Ce 
fut French qui lui porta le dernier coup en 
lui déchargeant son pistolet sur le front, triste 
besogne pour un officier qui avait été comblé 
de ses faveurs et qui lui devait son avan- 
cement militaire et sa situation politique. 

A quelques kilomètres de la Cabeza del 
Tigre s'élevait l'église isolée de Cru z alla. 



ET LA MORT DE LINIERS. 233 

Les bourreaux ensevelirent leurs victimes 
sous ses murs. Le jour suivant, le curé, un 
religieux de la Merci, après avoir fait creuser 
une fosse profonde sur le lieu même du sup- 
plice, y fit transporter les cinq cadavres. De 
simples initiales tracées par lui sur les croix 
qui indiquaient remplacement où reposait 
chacun des cinq martyrs royalistes, devaient 
permettre de retrouver leurs dépouilles dans 
des temps moins troublés. 

Telle était encore l'influence de Liniers 
dans la Colonie et tel le prestige qui entourait 
son nom, que la Junte eut peur de l'effet 
qu'allait produire la nouvelle de son exécu- 
tion. Dans la crainte d'une explosion de colère 
populaire, elle s'efforça de faire le silence 
autour de son crime, et elle interdit toute 
cérémonie religieuse en mémoire de ses vic- 
times. Le temps fit son œuvre. Le souvenir 
des hommes s'efface vite au cours d'une 
révolution. Au milieu des luttes sanglantes 
qu'amena sur les rives du Rio de la Plata 



234 LA REVOLUTION ARGENTINE 

rétablissement du régime républicain, per- 
sonne dans la Colonie ne songea bientôt plus 
à l'homme qui avait deux fois arraché Buenos- 
Àyres à l'envahisseur anglais. 

Après un demi-siècle d'oubli, en 1862, un 
président de la République Argentine, soldat 
et historien, qui a retracé dans des pages 
colorées les grandes actions du vainqueur de 
Beresford et de Whitelocke, se souvint que 
les restes du héros reposaient ignorés au fond 
d'un désert. Il les fit pieusement exhumer et 
rapporter à Buenos-Ayres. En apprenant que 
son ancienne Colonie se préparait à élever, 
sur le théâtre même de ses exploits, un monu- 
ment à l'illustre soldat qui avait péri en dé- 
fendant son intégrité, l'Espagne s'émut et 
s'accusa d'ingratitude. Elle réclama les osse- 
ments de Liniers et de La Concha. Le brick 
de guerre le Gravina les rapporta à Cadix. 
Ils reposent aujourd'hui non loin de cette 
ville, à San Fernando, sous les voûtes de 
l'église du Collège de marine, au milieu des 



ET LA MORT DE LliNIERS. 235 

tombeaux et des monuments que la nation 
espagnole a élevés à ses plus illustres 
marins (1). 

(1) L'église du Collège de marine de San Fernando est 
appelée le Panthéon des marins illustres. On y a élevé des 
monuments non seulement aux grands hommes de mer, 
mais à ceux qui ont donné le nouveau monde à l'Espagne, 
et à quelques-uns de ses plus grands généraux. A côté des 
noms de D. Juan d'Autriche, du marquis de Santa Cruz, de 
l'amiral Gravina, on rencontre ceux de Christophe Colomb, 
de Magellan, de Fernand Cortez, de Gonzalve de Cor doue, 
du prince Philibert de Savoie. Dans l'une des chapelles se 
trouve une statue de la Vierge, connue sous le nom de Notre- 
Dame de la Victoire, donnée par les Vénitiens à D. Juan 
d'Autriche; elle se trouvait sur sa galère capitane pendant 
la bataille de Lépante. 



! 



CHAPITRE IX 

LES DERNIÈRES ANNÉES DE SASSENAY 

(1810-1840) 

Sassenay de retour en France rentre dans la vie privée. — 
Élu député en 1830, il se retire de la vie politique après 
la révolution de Juillet. — Ses dernières années et sa 
mort. 

Plus heureux que le libérateur de Buenos- 
Ayres dont il pleura sincèrement la mort, 
Sassenay put goûter enfin, après son retour 
en France, un repos bien gagné. Jamais 
homme n'avait moins que lui recherché les 
aventures, et pourtant depuis dix-huit années 
sa vie en avait été remplie. Tour à tour soldat 
de fortune et commerçant par nécessité, 
diplomate contre son gré, prisonnier dans 
des conditions exceptionnellement cruelles, 
il n'était jamais sorti d'une épreuve que pour 



LES DERNIERES ANNEFS DE SASSENAY. 237 

retomber aussitôt dans une autre souvent plus 
rude que celle qui l'avait précédée. Aussi, une 
fois rentré dans ses foyers, ne songea-t-il plus 
qu'à vivre en paix et à travailler de nouveau, 
en bon père de famille, au relèvement de sa 
fortune fort dérangée par sa longue absence. 
Le gouvernement impérial ne parait pas 
s'être montré reconnaissant envers Sassenay 
pour tout ce qu'il lui avait valu de souffrances 
et de misères. C'est tout au plus si, grâce à la 
protection du duc de Bassano, qui resta son 
ami, son traitement fut maintenu pendant 
quelques mois après son retour. Cette ou- 
blieuse indifférence n'a rien qui doive nous 
surprendre. Napoléon, comme tous les favoris 
de la fortune, n'aimait que les gens heu- 
reux.; heureux, le marquis ne l'avait pas été 
au cours de sa mission. Non seulement elle 
avait échoué, mais elle avait provoqué un 
mouvement séparatiste et républicain qui 
allait faire perdre à l'Espagne, que l'Empereur 
croyait toujours pouvoir soumettre, une de 



238 LES DERNIÈRES ANNÉES DE SASSENAY. 

ses plus importantes colonies. Cet échec de 
sa politique fut sensible au grand homme. 
Pour en détourner sa pensée, il oublia Sas- 
senay et ne fit rien pour lui. 

La situation pécuniaire du marquis ne 
s'améliora que sous la Restauration. Comme 
tous les émigrés, il eut sa part de l'indemnité 
votée par les Chambres. Cette restitution, 
sans lui rendre, à beaucoup près, la fortune 
dont la Révolution l'avait dépouillé, lui per- 
mit, du moins, de finir ses jours sans soucis 
d'argent et sans préoccupations pour l'avenir 
des siens. 

Bien qu'il aimât peu la politique et la vie 
parlementaire, il lui fallut, une fois encore, 
y prendre une part active à la fin de la Restau- 
ration. Le ministère de Polignac, qui désirait 
opposer la grande influence dont il jouissait 
dans son département à celle toute-puissante 
du général deThiard, l'un des chefs du libéra- 
lisme, lui demanda de solliciter les suffrages 
des électeurs de Saône-et-Loire. Battu dans 



LES DERNIERES ANNEES DE SASSENAY. 233 

l'arrondissement de Ghalon le 23 juin par son 
redoutable concurrent, il fut élu le 3 juillet 
par le grand collège de Mâcon. Son passage 
à la Chambre fut de courte durée. Un mois 
ne s'était pas écoulé depuis son élection que 
le trône de Charles X était renversé par une 
insurrection populaire. Après avoir, quoique 
sincèrement attaché à la branche aînée des 
Bourbons, accepté la monarchie nouvelle 
dans la crainte de la République, le marquis 
se retira de la vie politique et rentra, pour 
n'en plus sortir, dans l'obscurité de la vie 
privée. 

D'amers chagrins vinrent assombrir les 
derniers temps de sa vie. Il perdit, à peu 
d'années d'intervalle, une fille qu'il adorait 
et l'énergique compagne qui l'avait soutenu 
dans ses jours d'épreuve. Ces deux coups 
furent terribles pour le vieillard. Il les sup- 
porta pourtant avec la courageuse résignation 
que donne seule une foi sincère et profonde. 
Mais il se retira du monde et ne vécut plus 



240 LES DERNIERES ANNEES DE SASSENÂY. 

que pour ses enfants et quelques vieux amis, 
faisant le plus de bien possible dans son cher 
Sassenay où tous l'aimaient et le respectaient. 
Le 8 novembre 1840, la mort le frappa à son 
tour. Il s'éteignit doucement et sans souf- 
frances, regretté de tous ceux qui l'avaient 
connu et laissant dans le milieu où il avait 
vécu, la mémoire d'un homme de bien. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



APPENDICE A 

DOCUMENTS TIRÉS DES ARCHIVES DU MINISTÈRE 

DE LA MARINE. 

(Campagnes de 1808. — 14-BB*-275. — Bâtiments isolés. 

— Missions particulières.) 



I 



Rapport du lieutenant Dauriac au ministre de la 
marine, sur le voyage du Consolateur de Bayonne 
au Rio de la Plata. 

20 juillet 1810. 
Monseigneur, 

Je partis du port de Bayonne le 30 de mai 1808, 
commandant le brick de S. M. I. et R. le Consola- 
teur. Ma destination fut de conduire à Montevideo, 
rivière de la Plata, M. B d . Sassenay, chargé d'une 
mission près du vice-roi de ce royaume. 

Je parvins, le 9 août 1808, à débarquer au port 
de Maldonado, rivière de la Plata, M. de Sassenay 
avec ses dépêches, comme Son Excellence le verra 

14 



242 PIECES JUSTIFICATIVES. 

par le procès-verbal de la perte du bâtiment que je 
commandais que j'ai l'honneur d'adresser à votre 
Excellence, ayant resté cinq jours dans la rivière 
sans avoir pu atteindre le port de Montevideo par 
la contrariété du temps. 

Je fus forcé de perdre mon bâtiment le 10 août, 
qui fut crevé un instant après avoir fait côte. Je n'y 
mis pas le feu dans l'espoir de sauver les fusils 
que j'avais pour cette colonie qui s'en trouvait 
totalement dépourvue. Je parvins d'en sauver 400 
sur 600, car les Anglais n'ont rien enlevé, quand ils 
sont allés à bord, que la boisson. 

Le II août, M. le gouverneur de Montevideo 
m'expédia un aide de camp pour m'offrir ses ser- 
vices en m'engageant à me rendre à Montevideo, 
ce que je n'ai fait que neuf jours après, ayant occupé 
mon équipage et des corvées espagnoles au sauvetage 
des effets et armes du Consolateur; des charrettes me 
furent fournies pour conduire à Montevideo tout 
ce que nous parviendrions à sauver. Le 18 août, je 
me mis en marche pour Montevideo avec mon équi- 
page qui s'était en partie blessé au sauvetage et que 
la fatigue avait rendu malade, mon second resta à 
continuer le sauvetage avec des corvées espagnoles. 

Le 19 août, arrivé à la Guadia, sous les murs de 
Montevideo, je fus conduit dans une maison parti- 
culière par un adjudant de la place, où il établit une 
garde de douze soldats, sans me dire quel en était 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 243 

le sujet. Un instant après on conduisit M. de Sas- 
senay qui revenait de Buenos- Ayres pour conférer 
avec moi. Il m'annonça que le 18 qu'une goélette 
arrivée de Cadix avait annoncé la guerre entre la 
France et l'Espagne, et que nous étions considérés, 
à compter de ce jour, comme prisonniers de guerre; 
le même jour on conduisit M. de Sassenay à la cita- 
delle de Montevideo, où il fut renfermé et incom- 
muniquable. 

Mon équipage qui arriva le lendemain fut con- 
duit dans une maison d'arrêt, hors la ville, où ils 
furent maltraités ; mon état-major vint me trouver 
dans la maison où on m'avait conduit où nous res- 
tâmes jusqu'au 25 septembre qu'on nous envoya à 
vingt lieues dans les terres et quinze jours après 
cent lieues plus loin, jusqu'au moment où on nous 
renvoya à Montevideo pour y être embarqués pour 
l'Espagne avec M. de Sassenay et mon état-major. 
Le 6 décembre dernier, M. de Sassenay et mon 
second partirent pour Cadix, et le 18 janvier, 
M. Alexandre Castagnier et moi furent embarqués 
sur une goélette qui y arriva le 1 er mai. Le 2, nous 
fûmes conduits à bord du ponton la Castille sur la 
rade de Cadix qui, le 15 du même mois, fut enlevé 
par les prisonniers comme j'ai eu l'honneur de vous 
en instruire le 17 mai dernier du port Sainte-Marie. 

Dans le courant de la traversée, j'ai eu le malheur 
de perdre mon maître d'équipage. 



244 PIECES JUSTIFICATIVES. 

Je désire, Monseigneur, que mon rapport puisse 
vous être agréable. 

J'ai l'honneur d'être de V. E., Monseigneur, etc. 

Dauriac, 

Lieutenant de y aisseau. 



II 



Extrait du procès-verbal de la perte du brick 

le Consolateur. 

Nous, capitaine et officiers, composant l'état-ma- 
jor, chargés du brick de S. M. I et R. le Consola- 
teur^ armé d'une pièce de 16 en bronze sur pivot, 
deux canons de 4, quatre pierriers, fusils, sabres, 
haches d'armes et pistolets. 

Certifions qu'étant partis du port de Bayonne le 
30 mai 1808, pour Montevideo, rivière de la Plata, 
y conduire M. de Sassenay chargé des dépêches 
pour le Gouvernement espagnol ; que nous parvîn- 
mes le 9 août à huit heures et demie du matin 
avec les vents de la partie de l'ouest, au mouillage 
de Maldonado, à la demande de M. de Sassenay 
(que le capitaine avait ordre de consentir à son dé- 
barquement conformément à ses instructions), après 
avoir été retenus pendant cinq jours dans la rivière 
de la Plata, sans avoir pu gagner le port de Monté- 



PIECES JUSTIFICATIVES. 245 

video, qu'à l'instant où on levait les voiles sur les 
(ils de car rets, on aperçut deux bâtiments dans 
l'est-sud-est du compas, distance environ quatre 
lieues tenant le vent, mis le canot à la mer et fait 
déjeuner le monde. 

A neuf heures et demie, fait mettre à terre M. de 
Sassenay et envoyé M. Castagnier, enseigne de 
vaisseau, au village de Maldonado, qui est à une 
demi-lieue du rivage, pour demander au comman- 
dant un pratique de la côte pour nous conduire à 
Montevideo... afin de mieux naviguer... 

...À. midi, nous reconnûmes les voiles aperçues 
pour deux bâtiments de guerre au moins frégates, 
courant bord sur bord, travaillé à force à nous 
mettre en appareillage. A une heure, M. Gastagnier 
est revenu à bord avec un pratique de la côte. 11 
prévint le capitaine que le commandant de Maldo- 
nado lui avait dit que les voiliers en vue étaient 
deux vaisseaux anglais, un de quatre-vingts, l'autre 
de soixante-quatorze canons, qui étaient à la recher- 
che d'un bâtiment français qu'ils savaient venir 
porter des armes aux Espagnols d'après le rapport 
d'un Portugais... 



14. 



246 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



APPENDICE B 

DOCUMENTS TIRÉS DES ARCHIVES DU MINISTERE DES 

AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 



I 



Décret du 5 février 1810, accordant à M. de Sas- 
senay un traitement de 6,000 francs, à partir du 
1" mai 1808. —(Espagne, t. DCLXXXI, fol. 119.) 

Au palais des Tuileries, le 5 février 1810. 

Napoléon, etc. 

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : 
Art. 1 er . Il est accordé au sieur Bernard de Sas- 
senay, chargé de mission à Buenos-Ayres, un trai- 
tement annuel de 6,000 francs. — Art. 2. Ce traite- 
ment commencera à courir à dater du 1 er mai 1808. 
— Art. 3. Notre ministre des relations extérieures 
est chargé de l'exécution du présent décret. 

Signé : Napoléon. 

Par l'Empereur : 
Le Ministre, secrétaire d'État. 

Signé : Le du g de Bassano. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 247 



II 



Lettre du ministre des relations extérieures du 8 fé- 
vrier 1810, annonçant à madame de Sassenay 
que l'Empereur a accordé à son mari un traite- 
ment de 6,000 francs et à elle-même une gratifica- 
tion de 20,000 francs pour son voyage. — (Espa- 
gne, t. DCLXXXI, fol. 128.) 

Madame, 

S. M. l'Empereur et Roi a daigné avoir égard 
aux demandes que vous lui avez adressées. Elle a 
accordé à M. de Sassenay, votre mari, chargé de 
mission à Buenos-Âyres, un traitement annuel de 
6,000 francs, à compter du 1 er mai 1808, et elle 
vous a accordé, Madame, une gratification de 
20,000 francs qui vous sera remise sur les fonds de 
mon ministère. 

Ce témoignage des bontés de Sa Majesté sera, 
pour M. de Sassenay, un adoucissement à sa posi- 
tion; je désire qu'il puisse bientôt jouir de vos 
soins et que le voyage que vous vous proposez de 
faire pour aller partager son sort ou pour le chan- 
ger soit complètement heureux. 

Agréez, Madame, les assurances de mon respect. 



248 PIECES JUSTIFICATIVES. 



III 



Rapport de M, de Sassenay au ministre des relations 
extérieures sur sa mission à Buenos-Ayres, en 
date du 23 mai 1810. — (Espagne, t. DCLXXXII, 
fol. 213.) 

Séville, le 23 mai 1810. 

Enfin, après vingt et un mois d'une dure capti- 
vité, je puis annoncer à Votre Excellence que j'ai 
eu le bonheur d'échapper le 16 de ce mois, des 
mains barbares entre lesquelles j'avais eu le malheur 
de tomber. 

Le ponton la Castille sur lequel j'ai été conduit, 
après une longue suite de mauvais traitements en 
Amérique, dont je supprime, pour le moment, les 
détails, a été, après avoir coupé ses câbles, s'échouer 
sous les batteries du Matta-Gorda, dans la baie de 
Cadix, d'où, avec leur protection et à l'aide des 
barques envoyées par les Français, tous les prison- 
niers, à un très petit nombre près, ont été sauvés. 

Je n'entre dans aucuns détails sur cet heureux 
événement, parce que la relation exacte en sera 
publiée et envoyée à S. M. l'Empereur et qu'ainsi 
elle vous sera communiquée. 

Je vais maintenant, ce qui m'a été impossible 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 249 

jusqu'à ce moment, rendre compte à Votre Excel- 
lence de la mission dont elle m'a chargé au nom de 
S. M. l'Empereur. 

Je me suis embarqué à Bayonne, comme Votre 
Excellence peut s'en rappeler, le 30 de mai 1808, et, 
quoique le Consolateur marchât assez bien, ayant 
eu des vents contraires dans la baie de Biscaye et 
ayant surtout rencontré des vents du sud parles neuf 
degrés et demi nord, notre traversée jusqu'à Mal- 
donado a été de soixante-dix jours ; c'est le 9 d'août 
1808 que j'ai été mis à terre; le brick ayant remis à 
la voile pour se rendre à Montevideo, a été pour- 
suivi par deux vaisseaux anglais et par ses cha- 
loupes, ce qui a obligé le commandant à s'échouer 
entre Maldonado et Montevideo pour éviter de 
tomber entre les mains des Anglais; l'équipage a 
été sauvé et le bâtiment inutilisé; le commandant, 
qui est aussi du nombre des sauvés du ponton, en 
a fait dresser un procès-verbal qu'il aura l'honneur 
de communiquer à Votre Excellence ainsi qu'au 
ministre de la marine. 

Ayant donc été débarqué le 9 août 1808, à Mal- 
donado, j'en partis le même jour, à cheval, pour 
me rendre à Montevideo où j'arrivais le lendemain, 
il y a trente lieues de pays. J'y fus reçu par le 
gouverneur avec assez d'égards, quoiqu'il ne me 
dissimulât cependant point combien il était affligé 
des événements passés à Bayonne. Quelque chose 



250 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

qui me donna d'abord mauvaise opinion du succès 
de ma mission, fut de trouver tout disposé pour 
prêter le serment de fidélité à Ferdinand, et obser- 
vant au gouverneur qu'il devrait trouver le moyen 
de suspendre cette fonction jusqu'à ce qu'il connût 
la détermination du gouvernement de Buenos- 
Ayres relativement aux dépêches dont j'étais chargé 
et dont j'ignorais le contenu, mais qui, suivant ce 
que je supposais, devaient porter des ordres rela- 
tifs à ces mêmes événements et, par conséquent, 
rendre le serment inutile; il me répondit qu'il n'en 
était pas le maitre, que cela causerait une fermen- 
tation dangereuse, et me donna à entendre que je 
ferais mieux de ne pas continuer ma route jusqu'à 
Buenos-Ayres, où le général Liniers, qui n'était 
environné que de troupes des gens du pays, n'avait 
que peu d'influence et ne pourrait me protéger au 
cas que la nouvelle que j'apportais excitât un sou- 
lèvement. Je lui observai que mes ordres étaient de 
remettre mes dépêches au vice-roi, que je ne pou- 
vais m'en dispenser et que je le priais de me don- 
ner les moyens de m'y transporter, ce à quoi il 
consentit, et je partis de Montevideo le 11 août, 
escorté d'un officier, et j'arrivai le lendemain au 
soir à la colonie du Saint-Sacrement, distante de 
quarante-quatre lieues de Montevideo ; je m'y em- 
barquai immédiatement et le lendemain matin 
j'étais rendu à Buenos-Ayres. Le vice-roi, par des 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 251 

mesures de prudence et pour éviter toute apparence 
de connivence avec le gouvernement français, ne 
me reçut pas seul, et fit venir, pour l'ouverture 
des dépêches, les membres de la Junta supérieure, 
et ce fut en leur présence qu'elles furent lues. 
Quand ils en eurent pris connaissance, il me fut 
répondu qu'on ne voulait point absolument d'autre 
roi que Fernando sept . Plusieurs d'entre les 
membres étaient d'avis qu'on prît des mesures vio- 
lentes contre moi et qu'on s'assurât de ma personne, 
mais enfin la détermination qui prévalut fut de mo 
faire embarquer immédiatement pour Montevideo 
où l'on m'enverrait la contestation officielle et où 
l'on me procurerait le plus tôt possible un bâtiment 
pour retourner en Europe avec les officiers du 
bâtiment qui m'avait apporté, et que je devais leiu 
donner ma parole d'honneur de ne rien dire des 
événements qui avaient été le sujet de ma mission. 
Avant de m'embarquer j 'eus cependant occasion de 
voir en particulier M. de Liniers; il s'excusa (je crois 
sincèrement) sur la manière dont il m'avait reçu, me 
disant que sa position l'exigeait, qu'il n'avait point 
de troupes réglées, que son autorité ne consistait que 
dans l'opinion et que tout l'attachement qu'on avait 
pour lui tomberait du moment qu'il s'écarterait de 
ce qui semblait le vœu général. Ce qui me convain- 
quit encore plus de cette assertion fut la dépen» 
dance dans laquelle je vis qu'il était du cabildo ou 



252 PIECES JUSTIFICATIVES. 

corps municipal, pour avoir de l'argent pour payer 
ses troupes. 11 m'assura qu'il ne demandait pas 
mieux que de voir changer un gouvernement qui 
n'avait pas été reconnaissant envers lui pour les ser- 
vices qu'il lui avait rendus, puisqu'on l'avait laissé 
vice-roi par intérim au lieu de lui en confirmer la 
propriété, mais qu'il fallait agir avec prudence et 
attendre que les circonstances lui permissent de se 
prononcer; que jusque-là il temporiserait; qu'il me 
procurerait les moyens de m'en retourner immé- 
diatement afin de rendre compte de sa situation et 
faire en sorte qu'on lui envoyât quelque secours 
d'hommes et d'armes dont il manquait, et qu'alors 
il pourrait réussir dans ce qu'il désirait ; que son 
intérêt et la haute estime qu'il avait pour l'Empe- 
reur l'attachait davantage à la nouvelle dynastie 
avec laquelle son sort serait fixé, au lieu de l'état 
d'incertitude dans laquelle il vivait. Je suis donc 
persuadé que s'il avait eu des moyens ou peut-être 
plus d'audace, et que j'eusse pu retourner en 
Europe, les événements eussent pris un autre 
cours. La proclamation qu'il fit après mon arrivée 
où il engageait les peuples à la tranquillité et à 
attendre, comme dans la guerre de Succession, la 
suite des événements, prouve d'une manière irré- 
vocable que ses intentions étaient de servir l'Em- 
pereur, mais qu'il en a été empêché par les cir- 
constances. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 253 

Je passai toute la nuit avec lui et le lendemain, 
14 août, je m'embarquai pour Montevideo où j'ar- 
rivai le 19 au soir; une goélette arrivée de Cadix 
en cinquante jours venait d'y mouiller et portait, 
avec la nouvelle de la guerre entre l'Espagne et la 
France, l'ordre d'arrêter tous les Français. Je fus, 
en conséquence, mis à la citadelle seul et sans com- 
munication, dans une espèce de cachot, où je suis 
resté, abreuvé de toutes les amertumes possibles. 
J'y ai été en tout seize mois; mais voyant au bout 
de dix que j'étais sans espoir de sortir de ma prison, 
je cherchai les moyens de m'évader et j'y parvins; 
malheureusement je fus repris, mis aux fers que 
j'ai gardés cinq mois et j'ai été traité avec toute la 
barbarie qui appartient sans partage à la nation 
espagnole et dont le gouverneur de Montevideo est 
un digne chef. Je fus dépouillé de tout l'argent 
que j'avais, et ayant été conduit à Buenos-Ayres 
pour le conseil de guerre qui fut tenu au sujet de 
mon évasion, je trouvai le moyen de me procurer 
400 piastres que je tirai sur les États-Unis et que 
j'ai aussi perdues. 

Ainsi, comme peut le voir V. E., ma mission a 
été sans succès et j'ai fait pour moi de mauvaises 
affaires. Cela n'a pas été de ma faute et j'espère en 
convaincre encore mieux Votre Excellence lors- 
que j'aurai l'honneur de la voir. 

Je vais m'acheminer vers la France, satisfait de 

15 



254 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

quitter un pays que j'ai en horreur ainsi que ses 
habitants. Si Y. E. avait quelques ordres à me 
donner, elle pourrait nie les transmettre à Bayonne 
où, suivant toutes les apparences, je ne pourrai 
guères ariver que dans deux mois parce qu'il faut 
marcher en convoi. 

Ma femme a été en Angleterre pour trouver le 
moyen de me faire échanger; comme elle n'aura 
pu y aller sans votre protection, je vous supplie 
de lui faire parvenir la lettre ci-incluse, ainsi que 
les passeports nécessaires pour son retour. V. E. 
concevra facilement combien je désire retrouver 
une compagne aussi digne d'attachement, après une 
aussi longue et cruelle séparation. 

Je prie Votre Excellence d'agréer les assurances 
des sentiments d'estime et d'affection avec lesquels 
j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très 
humble et très obéissant serviteur. 

Signé : Sassenay. 



IV 



Lettre du ministre des relations extérieures à M. de 
Moustter, commissaire français chargé de négo- 
cier, avec M. Mackenzie, commissaire anglais, un 
échange général de prisonniers de guerre, pour 
faire parvenir à madame de Sassenay une lettre 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 255 

de son mari et faciliter son retour en France. — 
(Espagne, t. DGLXXXII, fol. 349.) 

27 juin 1810. 
Monsieur, 

J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre adres- 
sée à Mme de Sassenay à Londres, par son mari 
qui se trouve actuellement à Scville. 

M. de Sassenay était parti de Bayonne le 30 mai 
1808 avec une mission pour Buenos-Ayres. Après 
l'avoir remplie, il se disposait à s'embarquer à Mon- 
tevideo pour retourner en Europe, lorsqu'il fut 
arrêté et constitué prisonnier. Sa détention y a 
duré seize mois. On le transféra ensuite dans la 
baie de Cadix et on l'y garda avec d'autres prison- 
niers français à bord du ponton la Castille. Vous 
connaissez de quelle manière les prisonniers déte- 
nus sur ce ponton ont recouvré leur liberté le 16 mai 
dernier. M. de Sassenay sauvé avec eux se propose 
de revenir incessamment en France. 

Quelques mois avant cet événement, Mme de 
Sassenay ne recevant de son mari aucune nouvelle 
et le croyant toujours détenu à Montevideo, avait 
formé le touchant projet d'aller solliciter elle-même 
sa mise en liberté ou de partager son sort. Elle 
obtint, pour son voyage, l'autorisation du gouver- 
nement français, et elle s'embarqua pour l'Angle- 



256 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

terre d'où elle se proposait de passer en Amérique, 
mais il y a lieu de croire qu'elle est encore à 
Londres. 

Je vous prie, Monsieur, de lui faire parvenir 
la lettre qui lui est adressée et de demander à 
M. Mackenzie qu'il lui soit donné des facilités pour 
revenir en France. On pourrait profiter, pour son 
retour, de l'expédition du premier bâtiment parle- 
mentaire. 

J'ai cru devoir, Monsieur, vous donner tous ces 
détails parce qu'en faisant mieux connaître la situa- 
tion de Mme de Sassenay, ils sont propres à in- 
spirer plus d'intérêt en sa faveur. 

Agréez, Monsieur, les assurances de ma parfaite 
considération. 



Lettre du ministre des relations extérieures à 
M. de Sassenay, du 3 juillet 1810, — (Espagne, 
t. DGLXXX1II, fol. 7.) 

Monsieur, 

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m'adresser de Séville le 23 mai dernier, a mis un 
terme à mes vives inquiétudes sur votre position, 
et elle m'a fait espérer que nous vous re verrions 



PIECES JUSTIFICATIVES. 257 

bientôt. Je me suis empressé d'envoyer au commis- 
saire français la lettre que vous m'avez adressée 
pour Mme de Sassenay, et je l'ai invité à faire des 
démarches pour lui procurer la facilité de revenir 
d'Angleterre en France. 

Vous êtes, sans doute, informé de tout l'intérêt 
que le gouvernement avait pris à votre sort long- 
temps avant qu'il apprit votre retour en Europe. Il 
vous avait accordé, à dater du l tr mai 1808, époque 
de la mission que vous alliez remplir à Buenos- 
Àyres, un traitement annuel de 6,000 francs, et il 
avait fait remettre à Mme de Sassenay d'autres 
témoignages de sa bienveillance, afin de lui pro- 
curer les moyens de se rendre auprès de vous sui- 
vant le projet que sa tendresse et son courage lui 
avaient inspiré. 

J'ai lu, avec intérêt, Jes touchants détails que 
vous m'avez adressés sur les circonstances de votre 
mission; si elle n'a pas été plus heureuse, vous 
avez du moins pu être soutenu par l'idée que votre 
dévouement était remarqué de Sa Majesté; qu'il 
pouvait être utile à son service; que Sa Majesté 
vous avait honoré de sa confiance. 

Agréez, Monsieur, les assurances de ma parfaite 
considération. 



258 PIECES JUSTIFICATIVES. 



VI 



Lettre en date du 5 juillet 1810 de M. de Moustier 
au ministre des relations extérieures. — (Angle- 
terre, t. DCIV, fol. 121.) 

Monseigneur, 

J'ai remis à M. Mackenzie la lettre pour Mme de 
Sassenay qui était jointe à celle que Votre Excel- 
lence m'a fait l'honneur de m'écrire le 27 juin. 

Cette lettre est partie hier pour Londres par un 
parlementaire que M. Mackenzie a réexpédié, car 
d'après la manière dont il m'a paru touché de 
la situation intéressante de Mme de Sassenay, je 
ne puis douter qu'il n'ait fait, à ma demande, 
les démarches nécessaires pour obtenir son pas- 
sage sur le prochain parlementaire qui, suivant 
toute apparence, sera ici dans une quinzaine de 
jours. 

Je suis, avec un respectueux dévouement, Mon- 
seigneur, de Votre Excellence, le très humble et 
très obéissant serviteur. 

Signé : Moustier. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 259 



Vil 



Lettre du ministre des relations extérieures au 
directeur de la poste à Bayonne. — (Espagne, 
t. DCLXXXIII, fol. 10.) 

4 juillet 1810. 

Le ministre des relations extérieures a l'honneur 
d'envoyer à M. le directeur de la poste à Bayonne, 
une lettre qu'il adresse à M. de Sassenay, l'un de* 
prisonniers français qui étaient détenus sur le pon- 
ton la Castille et qui sont parvenus à recouvrer leur 
liberté. M. de Sassenay a dû partir de Séville il y 
a quelque temps, et il est probablement arrivé 
à Bayonne. 

Le ministre prie monsieur le directeur de vou- 
loir bien lui faire remettre cette lettre ou de la ren- 
voyer au ministère dans le cas où il serait déjà 
parti de cette ville pour se rendre à Paris. 

Il le prie d'agréer les assurances de sa parfaite 
considération. 

Reçu la lettre ci-dessus mentionnée, 

B. de Sassenay. 
Le 21 juillet. 



260 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



APPENDICE C 

TRADUCTION DE DOCUMENTS INÉDITS, TIRÉS DES AR- 
CHIVES DE BUENOS-AYRES ET DE MONTEVIDEO, PAR 
M. LE GÉNÉRAL BARTOLOMÉ MITRE, ANCIEN PRÉ- 
SIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE, POUR SON 
HISTOIRE DE BELGRANO ET DE L'INDÉPENDANCE 
ARGENTINE, ET GRACIEUSEMENT COMMUNIQUÉS PAR 
LUI. 



I 



Extrait de l'enquête du fiscal de l 'audience royale 

du 15 octobre 1808. 

Le numéro 8 est l'ordre que le vice-roi transmet 
au gouverneur de Montevideo, de hâter le départ 
d'un brick espagnol qui doit mettre à la voile de 
Montevideo, et d'y embarquer l'émissaire français 
qui a apporté les dépêches de l'empereur Napoléon. 
Le vice-roi ordonne également de profiter de la 
première occasion pour embarquer aussi les offi- 
ciers français du Consolateur et d'admettre au ser- 
vice de terre ou de mer, les hommes de l'équipage 
qui voudront prendre ce parti volontairement. 

Pour la parfaite intelligence de ce document, il 
faut rappeler les faits qui se sont passés : 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 261 

L'émissaire français, M. de Sassenay, étant arrivé 
dans cette capitale (Buenos-Àyres) avec des dépêches 
pour le gouvernement, le vice-roi ayant égard à ce 
que lui-même appartenait à une nation étrangère, 
ne voulut pas recevoir Sassenay en particulier et fit 
appeler au fort les alcades ordinaires et les procu- 
reurs fiscaux avec le sous -doyen du Tribunal. 
Toutes les personnes convoquées s'étant réunies, à 
l'exception du premier alcade remplacé par le doyen 
des corrégidors (officiers municipaux), Son Excel- 
lence le vice-roi donna ordre de faire entrer le sus- 
dit émissaire qui, en présence de tous, ouvrit la 
valise qui contenait les dépêches, et toutes furent 
reconnues à l'exception de ses instructions person- 
nelles. La valise contenait le passeport donné par 
l'Empereur audit émissaire; la renonciation de 
notre roi, Ferdinand VII, en faveur de son père, 
par le motif que celui-ci avait protesté contre 
sa première abdication; la renonciation du roi 
Charles IV, de Ferdinand VII et des infants 
D. Carlos et D. Antonio en faveur de l'Empereur 
(ces renonciations imprimées en France avec l'au- 
torisation du ministre des relations extérieures); 
les dépêches de ce ministre, dont quelques-unes 
non signées, annonçant le choix qu'avait fait ou 
qu'allait faire Napoléon de son frère Joseph, roi 
de Naples, pour la couronne d'Espagne, et la con- 
vocation des Cortès à Bayonne pour obtenir le 

15. 



262 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

consentement du pays dans la plénitude de son in- 
dépendance et de l'intégrité de la monarchie. Il y 
avait, également, des dépêches cachetées des secré- 
taires d'État espagnols pour les gouverneurs de 
cette vice-royauté et de celle de Lima, et d'autres 
pour Mexico, Sautafé et les Philippines; une lettre 
confidentielle du ministre de l'intérieur; deux or- 
donnances des secrétaires d'État de la guerre et de 
l'intérieur qui contenaient une provision royale du 
conseil de Cas tille, communiquant la déclaration 
de nullité de l'abdication de Charles IV et la vo- 
lonté exprimée par son fils de lui voir reprendre 
les rênes du Gouvernement, ce qu'il avait fait. 

À la première vue de ces plis, on donna l'ordre à 
l'émissaire de se retirer, et, après avoir réfléchi sur 
ce qui devait être fait dans un cas aussi extraordi- 
naire, on adopta, tout de suite, l'avis qu'il fallait 
empêcher l'émissaire de communiquer avec qui que 
ce fût et le renvoyer immédiatement pour éviter 
qu'il pût divulguer des nouvelles aussi dange- 
reuses pour notre constitution et notre gouverne- 
ment, et pour le mettre en mesure de faire connaî- 
tre en Europe la manière de penser de ces colonies, 
en suite de ce qu'il avait observé dans la réception 
à lui faite, cette manière de penser devant exercer 
ne influence sur le sort et l'opinion de l'Espagne 
n faveur du souverain légitime ; on fit comparaître 
e nouveau l'émissaire, on lui demanda s'il avait 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 263 

confié des papiers à quelque personne ou commu- 
niqué à quelqu'un l'état de l'Europe. Il répondit 
qu'il n'avait donné de papiers à personne, mais 
qu'il avait fait part au gouverneur de Montevideo 
des nouvelles qu'il apportait. On lui déclara qu'il 
était nécessaire qu'il repartît immédiatement pour 
l'Europe et qu'il serait traité avec la dernière ri- 
gueur s'il ne gardait pas le secret sur la situation 
de l'Espagne. L'émissaire répondit alors en expli- 
quant la détresse dans laquelle il se trouvait pour 
retourner en Europe, par suite de la perte de ses 
bagages et de son argent qui avaient été perdus en 
même temps que le brick. Son Excellence répliqua 
que la générosité espagnole n'avait jamais reculé 
devant les devoirs de l'humanité. Le doyen des 
corrégidors ajouta que si on avait secouru les An- 
glais qui nous avaient fait tant de mal, avec une 
générosité propre au caractère espagnol, avec plus 
de raison on agirait de même avec celui qui n'avait 
eu d'autre rôle que d'avoir été envoyé pour cette 
perfide commission. Les autres assistants se pronon- 
cèrent dans le même sens, assurant l'émissaire que 
S. E. donnerait des ordres pour qu'on lui fournît 
ce dont il avait besoin. 

En examinant de nouveau la valise, on trouva 
qu'elle contenait dans un autre compartiment di- 
vers exemplaires d'un imprimé en français iet en 
espagnol, œuvre d'un anonyme séditieux, qu'on fit 



264 PIECES JUSTIFICATIVES. 

brûler plus tard. Quant aux autres plis et docu- 
ments, on les renferma dans une caisse dont S. E. 
confia la clef au doyen des corrégidors, malgré les in- 
stances faites par celui-ci et par le second alcade pour 
ne pas la recevoir, tous deux ayant une juste con- 
sidération pour la personne de l'Excellentissime 
vice-roi et la confiance qu'on devait avoir en lui. 

Telle est la relation ponctuelle et exacte de ce 
qui s'est passé avec l'émissaire français, et cette re- 
lation suffit pour montrer dans quelle pensée et 
par quel motif Son Excellence a écrit l'ordon- 
nance qui est jointe au présent document; le vice- 
roi n'a pas fait autre chose que se conformer à 
l'avis de ceux qui ont assisté à l'ouverture des plis, 
et il a agi avec autant de précaution que s'il avait 
prévu les calomnies auxquelles sa conduite allait 
être en butte. 



II 

Années 1808-1809 

Extrait du dossier, ?z° 1944, de l'audience royale du 
Rio de la Plata, constitué par le gouvernement de 
Montevideo à la requête des fiscaux de S. M. 

^hdre donné par le général Elio au lieutenant de vaisseau 
*. Diego Ponce de Léon, sergent-major intérimaire de 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 265 

la forteresse de Montevideo, d'ouvrir une enquête sur la 
mission de M. de Sassenay. 



Comme il importe au service de S. M. d'éclaircir 
tout ce qui s'est passé avec M. de Sassenay, émis- 
saire de l'Empereur français, depuis son départ de 
Montevideo pour Buenos-Àyres, j.'ai résolu de vous 
charger de recueillir, avec l'aide d'un scribe, toutes 
les informations concernant cette affaire. Vous 
chercherez à obtenir tous les renseignements pos- 
sibles sur ce qui s'est passé dans le voyage d'aller 
et de retour et sur la manière dont l'émissaire a été 
reçu par l'Excellentissisme seigneur vice-roi, capi- 
taine général de la Province. Vous devrez recher- 
cher si la permission accordée à l'émissaire de 
quitter Buenos-Àyres, lui donnait l'autorisation de 
retourner en Europe, ou s'il devait rester détenu 
dans cette forteresse. Vous devrez également re- 
cueillir les instructions données à l'officier chargé 
d'escorter l'émissaire et tous autres renseigne- 
ments y relatifs, jusqu'au moment de l'arresta- 
tion qui a eu lieu le 19 août. Le dossier devra 
contenir un certificat relatif à la conformité de 
la copie incluse des instructions dudit envoyé 
avec l'original, dont la traduction a été faite sur 
mon ordre par vous et par le capitaine de frégate 
D. José Posadas. Pour tout cela, je vous donne 
commission et je vous recommande particulière- 



266 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

ment d'exécuter mes ordres sans perdre un instant, 
Que Dieu vous carde pendant de longues années. 

Montevideo, 28 septembre 1808. 

Signé : Xavier Elio. 



III 



Interrogatoire du capitaine Igarzabal, l'officier 
chargé de conduire M. de Sassenay à Buenos- 
Ayres et de le ramener à Montevideo. 

A Montevideo, le 6 septembre 1808, le senor 
D. Diego Ponce de Léon, sergent-major par inté- 
rim de cette forteresse, a fait comparaître en sa 
présence D. Francisco Xavier de Igarzabal, capi- 
taine honoraire au régiment d'infanterie du Rio de 
la Plata. Le capitaine Igarzabal a prêté serment 
dans la forme militaire et a promis de dire la vérité 
sur tout ce qu'il savait. 

Interrogé sur les points suivants : s'il savait que 
le Français, M. de Sassenay, était venu dans cette 
forteresse et par l'ordre de qui; dans quel but et 
avec quelles intentions il s'était rendu à Buenos- 
Ayres, comme émissaire de l'Empereur français, le 
capitaine répond ce qui suit : 

Le 11 août, ayant reçu du seigneur Gouverneur 



PIECES JUSTIFICATIVES. 267 

l'ordre verbal d'accompagner ledit Français, Ber- 
nard Sassenay, il est parti avec lui à onze heures 
du matin, en poste, avec l'instruction de sa sei- 
gneurie de le conduire à l'Excellentissime vice-roi, 
comme cela a eu lieu le 13 dans la salle de récep- 
tion du fort où Son Excellence fit donner à lui et à 
son compagnon, par son fils D. Luis Liniers, l'or- 
dre de demeurer jusqu'à ce qu'on les appelât. Tous 
deux restèrent ensemble dans ladite salle (sans que 
jusqu'alors Son Excellence eût parlé au Français ou 
l'eût vu). On les fit ensuite passer dans un autre 
bâtiment où se trouvait Son Excellence avec divers 
membres du cabildo et divers assesseurs de l'au- 
diencia où, ayant remis M. de Sassenay entre les 
mains du vice-roi, le capitaine se retira. D. Xavier 
de Igarzabal a dit qu'il était de notoriété publique, 
comme il l'a entendu de Sassenay lui-même, que 
celui-ci était venu en qualité d'émissaire de l'Em- 
pereur des Français. 

Interrogé sur le point de savoir si, après avoir 
laissé le Français Sassenay en présence du vice- roi, 
il l'a vu de nouveau et quand, il répond ce qui 
suit : 

Après avoir laissé Sassenay devant la Junte, à 
onze heures du matin, le 13 août, l'ordre lui ayant 
été donné de se retirer, il n'a plus revu l'émissaire 
que le 14, à quatre heures et demie du soir. Ayant 
été prendre les ordres du vice-roi, celui-ci lui 



( 



268 PIECES JUSTIFICATIVES. 

donna Tordre de se rendre immédiatement à bord 
de la zumaca Belen, où le Français susdit l'attendait 
pour retourner à Montevideo. 

Interrogé sur les points suivants : quelle con- 
duite Son Excellence lui a recommandé de tenir 
vis-à-vis de l'émissaire, dans quel navire devait 
s'effectuer la traversée de retour et quelles autres 
circonstances méritaient d'être signalées, il répond 
ce qui suit : 

Les recommandations et les ordres reçus du vice- 
roi se sont bornés à ramener l'émissaire et à le 
traiter avec les mêmes égards qu'en l'amenant à 
Buenos-Avres. 

Son Excellence, en lui recommandant de ne ré- 
véler à personne ce qu'aurait pu dire le susdit 
émissaire dans le voyage, lui a demandé sa parole 
d'honneur de garder le secret. Le capitaine s'étant 
embarqué sur les quatre heures du soir, trouva sur 
la Belen l'émissaire qui dînait en compagnie du 
commandant D. Luis Liniers, du lieutenant de fré- 
gate Lacose, et de l'enseigne de vaisseau D. José 
Àldana. Peu de temps après, une chaloupe anglaise 
parlementaire, venant d'une corvette de guerre qui 
se trouvait au large et qui amenait de Rio de Janeiro 
le comte de Liniers (frère aîné du vice-roi), étant 
entrée dans le port, ordre fut donné de préparer la 
Belen pour aller chercher le comte de Liniers, et l'on 
transborda l'émissaire et le capitaine Igarzabal sur la 



PIECES JUSTIFICATIVES. 269 

zumaca YAranzazù, commandée par le lieutenant de 
frégate Don Joaqu in Toledo,où, après avoir été retenu 
un jour et demi par le mauvais temps, l'émissaire 
français écrivit au seigneur vice-roi de lui procurer 
une felouque pour pouvoir passer à la Colonie. Cela 
eut lieu aussitôt après la réponse du vice-roi. Le 
départ eut lieu le 16 août à trois heures de l'après- 
midi. L'émissaire français resta dans la forteresse 
toute la journée du 13 août jusqu'au 14, où il s'em- 
barqua, selon qu'il l'a dit lui-même. Quand arriva 
la chaloupe anglaise parlementaire, l'émissaire se 
cacha dans la cabine de la Beien et il demanda au 
capitaine Igarzabal et au pilote D. Luis Leal de ne 
pas dire qui il était aux Anglais qui vinrent à bord. 
Le 17, à sept heures du matin, le capitaine et Sas- 
senay débarquèrent à la Colonie, d'où ils partirent 
le même jour à dix heures du matin pour Montevi- 
deo, où ils arrivèrent le 19 à une heure de l'après- 
midi. En amenant l'émissaire au seigneur gouver- 
neur, celui-ci le reçut d'une manière qui surprit le 
capitaine. Le gouverneur dit à l'émissaire qu'il 
était prisonnier de guerre, ainsi que ses compa- 
gnons, et ordonna à l'adjudant de place Don Martin 
de Larraga de le conduire là où étaient les officiers 
du Consolateur, Le gouverneur déclara en même 
temps à l'émissaire que tous les Français qui se 
trouvaient en Espagne avaient été massacrés, et que 
tous ceux qui servaient un pareil tyran méritaient 



270 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

le môme sort. L'émissaire fut consterné de cette 
réception. Il remit au capitaine une lettre ouverte 
de l'Excel lentissime seigneur vice-roi adressée à 
D. Manuel Ortega, pour la faire parvenir au desti- 
nataire. Le capitaine la remit au seigneur gouver- 
neur, qui Tenvoya à D. Manuel Ortega. 

Interrogé sur le point de savoir s'il connaissait 
le contenu de la lettre, il répond que l'émissaire 
lui ayant dit en chemin qu'il avait des ordres du 
vice-roi pour qu'on lui fournît un navire pour re- 
tourner en Europe et voyant la lettre ouverte, il en 
prit connaissance, désireux d'en connaître l'objet. 
Ladite lettre se bornait à demander à D. Manuel 
Ortega de fournir à M. de Sassenay ce dont il au- 
rait besoin pour racheter les effets perdus dans le 
brick qui l'avait amené et pour effectuer son re- 
tour en Europe. 

Interrogé sur le point de savoir si, au moment 
où il avait remis l'émissaire français entre les mains 
du gouverneur le 19 août, il savait l'arrivée du bri- 
gadier D. José de Goyenèchc, commission né par la 
Junte suprême de Séville, il répond qu'il l'a vu 
dans la salle où il a été reçu par le gouverneur. 

Interrogé sur le nom du navire dans* lequel il a 
fait la traversée de la Colonie à Buenos-Àyres avec 
ledit émissaire, il répond que la traversée s'est faite 
sur la zumaca Beten, commandée par D. Luis Li- 
liers qui avait été envoyé à cet effet à la Colonie; 



PIEGES JUSTIFICATIVES. 271 

qu'après le débarquement D. Luis Liniers les 
devança pour aller voir le vice-roi, son père, et 
qu'après avoir causé avec lui, il revint leur dire 
d'attendre dans la salle de réception. 
En foi de quoi, etc. 

Signatures : Diego Ponce de Léon. 
Xavier de Igarzabal. 
Manuel José Saenz de Gavia, 

Scribe de Sa Majesté. 



IV 

Interrogatoire de M. de Sassenay. 

A Montevideo, le 3 octobre 1808. A l'effet de rem- 
plir ce qui lui a été ordonné, le senor D. Diego 
Ponce de Léon, sergent-major de cette forteresse, 
s'est rendu à cette citadelle royale où M. de Sasse- 
nay est enfermé, accompagné de l'interprète D. Pe- 
dro Sagrera et de son scribe. Avant de recevoir la 
déclaration de M. de Sassenay, il lui a fait prêter 
serment de dire la vérité. 

Interrogé sur son nom, son âge, sa patrie, son 
état, la religion qu'il professe, M. de Sassenay ré- 
pond par l'intermédiaire de l'interprète qu'il s'ap- 
pelle Bernard Sassenay, qu'il est né à Dijon, en 



272 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

Bourgogne, qu'il y est marié, qu'il est attaché au 
secrétariat du ministre Maret, qu'il est âgé de qua- 
rante-huit ans et qu'il appartient à la religion 
catholique. 

Interrogé sur les points suivants : comment et 
avec quelle commission il est venu dans ce port, 
d'où il est parti, quel jour il a quitté la France et 
dans quel navire, il répond qu'il est venu apporter 
des dépêches du ministre des relations extérieures 
de France, qu'il est . parti de Bayonne dans ce but, 
en destination de ce port ou du Rio de la Plata pour 
remettre ces dépêches à Buenos-Àyres, au vice-roi 
M. de Liniers; qu'il a mis à la voile dans les der- 
niers jours de mai de la présente année, le 30 ou le 
31, sur le brick français le Consolateur, commandé 
par Dauriac, lieutenant de vaisseau de la marine 
française. 

Interrogé sur les points suivants : quel jour il est 
arrivé dans ce port, où il a pris terre sur la côte du 
Rio de la Plata, sur quel point il a débarqué et 
pour quel motif; ce qu'il a fait depuis son débar- 
quement, en racontant tout ce qui lui est arrivé 
depuis ce moment jusqu'à présent, il répond comme 
suit : il a débarqué le 9 août à Maldonado et il s'est 
rendu par terre à Montevideo, apportant avec lui 
les dépêches. 11 est arrivé ici le 10, en est reparti 
le lendemain avec ses dépêches pour Buenos-Ayres 
en compagnie du capitaine Igarzabal. Ils arrivèrent 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 273 

à la colonie où ils s'embarquèrent sur la Belen, com- 
mandée par le fils de M. de Liniers, qui était venue 
de Buenos-Ayres à leur rencontre. Le 13 au matin, 
ils arrivèrent à la capitale, où il débarqua avec le 
capitaine Igarzabal et le fils de M. de Liniers. Ils 
se rendirent tous les trois au fuerte. Il resta avec le 
capitaine Igarzabal, le fils de M. de Liniers ayaut 
disparu sans qu'il sût ce qu'il était devenu. Au bout 
de deux beures d'attente passées avec Igarzabal 
dans une grande salle, on les fit entrer dans une 
autre pièce où se trouvait M. de Liniers avec sept 
ou buit autres personnes. On lui demanda les dé- 
pêches qu'il avait apportées. Il les remit. Aussitôt 
après, on le fit sortir et il resta dans la même grande 
salle où il avait déjà attendu. Après un moment, 
on le rappela devant ledit tribunal ou devant les 
mêmes personnes. On le prévint qu'on ne voulait 
pas que la commission dont il était chargé fût con- 
nue en public, parce qu'on ne voulait pas d'autre 
souverain que Ferdinand VII. M. de Liniers et les 
autres personnages lui donnèrent l'ordre de s'en 
retourner à Montevideo pour passer de là en Europe. 
On lui dit qu'on lui enverrait dans ce port la 
réponse aux dépêches qu'il avait apportées. Il dîna 
ce jour-là avec le vice-roi, sa famille et quelques 
personnages étrangers. Il devait s'embarquer le soir 
même sur la Belen, ce qui ne put avoir lieu à cause 
du mauvais temps. 11 passa cette nuit dans le fort, 



i 



274 PIECES JUSTIFICATIVES. 

ayant parlé seul avec M. de Liniers pendant quel- 
ques instants durant lesquels ils causèrent de la 
reconquista de Buenos-Ayres. M. de Liniers lui 
promit une lettre de recommandation pour son 
fondé de pouvoir à Montevideo. Le jour suivant, il 
s'embarqua dans la matinée sur la. Belen pour passer 
à la colonie; mais ayant eu mauvais temps pendant 
deux jours, il resta à bord jusqu'à ce que, fatigué 
de cette attente, il écrivit au vice-roi pour qu'on le 
fit partir dans une felouque. Celui-ci lui répondit 
qu'il donnait l'ordre de préparer une felouque, ce 
qui eut lieu sur-le-champ. Lorsqu'il était déjà 
transbordé sur la zumaca YAranzazù, le fils de M. de 
Liniers arriva avec la lettre de recommandation 
qu'il lui avait offerte et avec l'ordre de passer sur 
la felouque, ce qui eut lieu. Il fit voile pour la 
colonie, où il arriva le 17 août avec le capitaine 
Igarzabal. Le même jour, ils partirent par terre et 
arrivèrent le 19 à Montevideo. Lorsqu'il se pré- 
senta chez le gouverneur, celui-ci lui déclara qu'il 
était prisonnier de guerre et l'envoya comme tel 
avec un adjudant de place à une boulangerie située 
en dehors de la ville d'où il fut transféré à la cita- 
delle. 

Interrogé sur ce que contenait la lettre de recom- 
mandation et si elle ne traitait pas d'autre chose 
que de lui fournir les moyens de retourner en 
Europe, il répond que la lettre se réduisait à ce 



PIECES JUSTIFICATIVES. 275 

que don Manuel Ortega devait lui fournir tout 
l'argent dont il aurait besoin pour achats d'effets, 
vivres, etc., et qu'elle ne traitait pas d'autre chose 
que de le mettre à même de retourner en Europe 
dans un navire étranger ou autre. 

Interrogé sur les dépêches apportées par lui et 
sur les instructions qu'il avait reçues de vive voix 
de Napoléon ou de son ministre, il répond qu'il 
ignorait le contenu des dépêches, qu'il connaissait 
seulement les traités conclus entre les rois d'Espa- 
gne et Bonaparte et savait que celui-ci pensait à 
mettre son frère Joseph sur le trône d'Espagne, 
comme il l'avait dit au seigneur gouverneur de 
Montevideo le jour de son arrivée dans cette ville. 
Les instructions du ministre lui prescrivaient de 
rechercher les sentiments des habitants de ce pays 
au sujet des événements d'Europe et de raconter 
ce qu'il avait vu à Bayonne. 

Interrogé sur le point de savoir si Son Excellence 
avait répondu aux dépêches, il répond qu'il a été 
seulement prévenu qu'on lui enverrait à Monte- 
video la réponse aux dépêches, et qu'on recomman- 
derait à son ministre la conduite officieuse et 
modérée qu'il avait tenue. 

On a soumis à M. de Sassenay la traduction des 
instructions qui se trouvent au commencement du 
présent dossier, et on lui a demandé si elle était 
exacte et conforme à l'original. Il a répondu que, 



276 PIEGES JUSTIFICATIVES. 

comprenant parfaitement la langue espagnole, il 
lui paraissait que cette traduction était tout au 
moins conforme au fond. 

Ont signe : D. Diego Ponce de Léon. 
Bernard Sassenay. 
Manuel José Saenz de G a via, 

Scribe de Sa Majesté. 



APPENDICE D 

DOCUMENT TIRÉ DES ARCHIVES DU F0REIGN OFFICE. 

Lettre du secrétaire d'État au Foreign Office à 
l'ambassadeur d* Angleterre auprès de la Régence 
de Cadix. 

Foreign Office, 28 may 1810 

M. Wellesley. 

Sir, 

l am directed by the marquess Wellesley to 
request that y ou would apply to tlie spanish go- 
vernment for the release of a french gentleman of 
the name of de Sassenay, who is represented as 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 277 

having lately arrived from Buenos-Ayres in the 
Mercury, sloop, and to be now a prisoner at Gadiz. 

Should the spanish government consent to his 
release, lord Wellesley desires that you would 
recommend that he should be embarked on board 
one of His Majesty's ship at Gadiz and conveyed to 
England. 

I hâve the honour to be, etc., etc. 

Signé : William Hamilton. 



APPENDICE E 

Extrait de l'article sur M. de Liniers, par Pel- 
tier, rédacteur de l'Ambigu, dans le Times du 
24 août 1810. 

...Préparations had been made at Buenos-Ayres 

for the august cérémonies of taking the oath of 

fidelity, but while the entertainements and public 

rejoicings were preparing,an emissary of Napoléon 

arrived with despatches in the name of Charles IV... 

The bearer of thèse despatches was the baron de 

Sassenay, formerly deputy from Burgundy to the 

states gênerai, but who afterwards emigrated and 

served under Prince de Gondé in the first campaign 

16 



278 PIECES JUSTIFICATIVES. 

of tbe révolution, and baving subsequently becomc 
an inhabitant of tbe United States of America, bad 
in tbe character of a merchant, made two voyages 
to tbe river Plate. The natural sentiment of love 
of bis country had carried him back to France and 
made him abandon tbe bappy asylum wbere lie 
dwelt in tranquillity. The tyrant snatcbed him 
from the bosoin of bis family, causing him to be 
taken by the gendarmerie from bis estate at the 
foot of the Pyrénées and forced him to take charge 
of thèse despatches and to set sail within twenty 
four hours, without taking leave of bis wife and 
cbildren, and even without giving him time to pro- 
vide bimself with any other article of clothing for 
the voyage than what could be hastily procured at 
Bayonne. 

Don Santiago de Liniers was not apprised of 
the name of this envoy extraordinary until within 
a few hours of his entering at Buenos-Àyres. He 
however had time to think upon the delicacy of 
receiving an emissary of that kind and resolved to 
receive him only in the présence of the magistrates 
and two members of the municipal body. Baron 
de Sassenay approached don Santiago with open 
arms as an old friend. He was much astonished at 
the return of thèse tokens of friendship, which 
^onsisted only in telling him in spanish that he 

çarded him only as an envoy of Napoléon, and 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 279 

tliat lie must déclare the purpose of his mission in 
the présence of the persons tliere assembled. 
M. de Sassenay then opened his portmanteau and 
laid ail his packets upon the table before don San- 
tiago, who caused them to be opened and read 
aloud. While they werc reading, the indignation of 
the assembly manifested itself to a degree which it 
is impossible to describe. Don Santiago informed 
the envoy that he had, through a legitimate channel, 
received orders to proclaim Ferdinand VII king 
of Spain and the lndies, that he (don Santiago) 
would receive no orders from the Emperor of the 
French and that the ceremony of administering 
the oath of fidclity which had been defered only 
to give more splendour to the proclamation, 
should take place without delay(l)... 

(1) M. de Sassenay was transportée! to Cadiz and put on 
board the huiles with the rest of the french prisoners. His 
spouse came to London to solicit the libération of her Uus- 
band; and had her pétition granted at the moment when she 
learned thas he was on board one of the hulks which the 
prisoners had carried to the other si de of the bay of Cadiz 
and that her husband was then already liberated. 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE PREMIER 

NAPOLÉON ET LBS COLONIES ESPAGNOLES 

(1808). 

Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Amé- 
rique. — Un vice-roi français à la Plata. — Recherche et 
choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui. . 1 

CHAPITRE II 

JACQUES DE LIN1ERS 
(175&-1806). 

Naissance et famille de Jacques de Liniers. — Ses premières 
années et ses premières campagnes. — Envoi à la Plata. 
— Longue inaction sans avancement. — Première inva- 
sion anglaise. — Conquête de Buenos- Ayres par Beresford 
et reprise de cette ville par Liniers 16 

CHAPITRE III 

LINIERS COMMANDANT EN CHEF ET VICE-ROI 

(1806-1808). 

Suites et conséquences de la défaite des Anglais. — Liniers 
chargé d'organiser la défense. — Deuxième invasion an- 

16. 



2S3 TABLE DES MATIERES. 

glaise. — Délente de Buenos-Ayres (1807). — Liniers 
nommé vice-roi. — Son administration jusqu'en août 
1808 46 



CHAPITRE IV 

LE MARQUIS DE SASSENAY 

(1760-1808). 

Naissance et famille du marquis de Sassenay. — Sa vie 
avant 1789. — Il est nommé député aux États généraux. 

— Il émigré. — Ses campagnes pendant la Révolution. 

— Il passe aux Etats-Unis et s'y livre au commerce. — 
Voyages à Buenos- Ayres. — Retour en France. — Les 
tribulations d'un émigré. — Napoléon l'appelle à 
Bayonne 86 

CHAPITRE V 

LA MISSION. 

Le voyage du Consolateur. — Sassenay débarque à Mal do - 
nado, d'où il se rend à Buenos-Ayres. — Perplexité de 
Liniers. — Réception publique faite à Sassenay. — Entre- 
vue secrète. — Sassenay retourne à Montevideo, où il est 
jeté en prison 128 

CHAPITRE VI 

LES SUITES DE LA MISSION ET LA CHUTE DE LINIERS 

(1808-1809). 

Situation difficile créée au vice-roi par la mission de Sasse- 
nay. — Mécontentement à Buenos-Ayres. — Révolte de 
Montevideo. — Intrigues du parti espagnol. — Soulève- 



TABLE DES MATIKItKS. 2F3 

ment du 1 er janvier 1809. — Destitution de Liniers par In 
régence de Cadix. — Sa retraite et son abnégation. 156 



CHAPITRE VII 

LA CAPTIVITÉ DE SASSENAY 
(1808-1810). 

Captivité à Montevideo. — Cruauté du général Elio. — 
Première évasion. — Seconde captivité plus cruelle. — 
Transfert à Cadix. — Terribles souffrances sur les pon- 
tons. — Révolte et évasion des prisonniers du ponton la 
Vieille-Castille. — Sassenay rentre en France. . . 185 

CHAPITRE VIII 

LA RÉVOLUTION ARGENTINE ET LA MORT DE LINIERS 

(1809-1810). 

Incapacité du nouveau vice-roi. — Il est trompé et trahi par 
les chefs créoles. — Soulèvement du 25 mai 1810, qui 
met fin à la vice-royauté. — Efforts de Liniers pour rele- 
ver le parti royaliste. — Trahi et abandonné par ses 
troupes, il est fait prisonnier et mis à mort. — L'Espagne 
réclame ses cendres 213 

CHAPITRE IX 

LES DERNIÈRES ANNEES DE SASSENAY 

(1810-1840). 

Sassenay, de retour en France, rentre dans la vie privée. 
— Élu député en 1830, il se retire de la vie politique 
après la révolution de Juillet. Ses dernières années et sa 
mort 236 



284 TABLE DES MATIÈRES. 

PIÈGES JUSTIFICATIVES 

APPENDICE A 

DOCUMENTS TIRES DES ARCHIVES DU MINISTERE 

DE LA MARINE. 

Rapport du lieutenant Dauriac sur le voyage du Consolateur. 
— Extrait du procès-verbal de la perte du brick le Con- 
solateur 241 

APPENDICE B 

DOCUMENTS TIRES DES ARCHIVES DU MINISTERE 
DES AFFAIRES ETRANGERES. 

Décret du 5 février 1810 accordant un -traitement à M. de 
Sassenay. — Lettre du ministre des relations extérieures 
à Mme de Sassenay, du 8 février 1810. — Rapport de 
M. de Sassenay au ministre des relations extérieures, du 
22 mai 1810. — Lettre du ministre des relations exté- 
rieures à M. de Moustier, du 27 juin 1810. — Lettre du 
ministre des relations extérieures a M. de Sassenay, du 
3 juillet 1810. — Lettre de M. de Moustier au ministre 
des relations extérieures, du 5 juillet 1810. — Lettre du 
ministre des relations extérieures au directeur de la poste 
de Bayonne, du 4 juillet 1810 246 

APPENDICE C 

TRADUCTION DE DOCUMENTS INEDITS 
TIRÉS DES ARCHIVES DE BUENOS-AYRE8 ET DE MONTEVIDEO. 

Extrait du rapport fiscal de l'audience royale du 15 octobre 
1808. — Instruction ouverte à Montevideo par le général 



I 



TABLE DES MATIÈRES. 285 

Elio au sujet de la mission de M. de Sassenay. — Ordre 
du général Elio d'ouvrir l'instruction. — Interrogatoire du 
capitaine Igarzabal. — Interrogatoire de Sassenay. 260 

APPENDICE D 

DOCUMENT TIRÉ DES ARCHIVES OU FOREIGN OFFICE. 

Lettre du Foreign Office à l'ambassadeur d'Angleterre à 
Cadix, pour demander la mise en liberté et le retour en 
Angleterre de M. de Sassenay. 276 

APPENDICE E 
Extrait d'un article du Times du 24 août 1810. ... 277 



FTN DE LA TABLE DES MATIERES